Marseille: «Si j'en vois un qui travaille, je le fume»... Le racket sur les chantiers raconté au tribunal

JUSTICE Le procès de neuf personnes qui s'est ouvert ce lundi à Marseille est emblématique d'une pratique très courante...

J.S.-M. avec AFP
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Le chantier de la «L2» a duré plus de 25 ans.
Le chantier de la «L2» a duré plus de 25 ans. — P. Magnien / 20 Minutes

Neuf personnes seulement sont jugées, à partir de ce lundi, par le tribunal correctionnel de Marseille. Mais c’est un peu tout le phénomène des rackets sur les chantiers qui est examiné par le tribunal, des « pressions amicales » pour embaucher des habitants du quartier à de véritables extorsions.

« Il n’y avait rien de méchant, il n’y a pas eu de menaces ou quoi que ce soit » : à la barre, Karim Ziani récuse les accusations. L’homme de 45 ans, ancien président du club de foot de la cité de la Busserine, est l’un de ces « facilitateurs » auxquels les entreprises font appel avant de commencer les travaux dans certains quartiers sensibles. Mais sa mission de « médiation » informelle entre les habitants de cette cité des quartiers Nord et les entreprises de travaux aurait viré à la tentative d’extorsion, selon l’accusation.

Les victimes : plusieurs entreprises dont le géant du BTP Bouygues, sur l’un des plus importants chantiers de construction de la décennie à Marseille, la rocade autoroutière L2. En toile de fond, l’incendie spectaculaire sur ce chantier de la L2 de trois engins une nuit de janvier 2015. Préjudice de ce sinistre jamais élucidé officiellement : deux millions d’euros. Troublante coïncidence, trois jours plus tard, le responsable de ce chantier de la L2 recevait un devis d’une société locale pour assurer la sécurité des lieux.

« Les gens sont au chômage, il y a des travaux devant chez eux… Ils marronnent ! »

Le président du club de foot local est accusé d’avoir fait pression pour faire embaucher une dizaine de proches et d’habitants du quartier et faire signer un contrat avec une société de sécurité véreuse, spécialisée dans ce genre de racket. Ce qu’il nie en bloc.

« J’ai rien demandé pour moi », plaide Ziani, qui dit avoir simplement voulu « rendre service ». Les entrepreneurs « sont venus me chercher » en promettant des emplois, assure-t-il. « 90 % des gens sont au chômage… Il y a des travaux devant chez eux, et les gens ont pas de quoi manger : ils "marronnent", c’est normal », a-t-il expliqué lundi.

« Ça va péter ! »

Dans ses conversations avec des sociétés de sécurité véreuses, ou avec des responsables de chantiers, écoutées par la police, Ziani se faisait plus direct : « la pression monte », « ça va péter », « ils vont tout vous brûler »… Faute de preuves matérielles, ces déclarations lui valent son renvoi devant la justice.

Signe de la peur ressentie par les responsables de chantier : deux des trois personnes qui ont dénoncé les pressions n’ont pas souhaité témoigner publiquement devant le tribunal.

Placard électrique brûlé, sabotage de machines, chantiers mis de force à l’arrêt

Les dépositions de plusieurs responsables d’entreprises opérant sur des chantiers marseillais ont été lues : placard électrique brûlé, sabotage de machines, chantiers mis de force à l’arrêt tant que des riverains ne seront pas embauchés…

« Je ferme le chantier, personne ne travaille, si j’en vois un qui travaille je le fume », se serait ainsi entendu déclarer un conducteur de travaux à la cité de la Busserine en 2014. Dans la même cité, le chantier de démolition d’une tour n’a pu être mené à bien que sous la protection des CRS, en raison des menaces.

Outre le volet extorsion, les prévenus de ce procès prévu jusqu’au 3 avril doivent répondre d’une multitude de délits financiers : leurs sociétés ne payaient pas d’impôts, réglaient les salaires en liquide, ne disposaient d’aucune habilitation…

Après les arrestations, un responsable du chantier de la L2 a témoigné du soulagement des habitants, mécontent de la « mauvaise image » des quartiers Nord donnée par ces faits. Et souligné que depuis, le chantier s’était déroulé sans encombre.