Etat d’urgence: Assigné à résidence à tort, il souhaite «qu’on efface cette étiquette de terroriste»

INTERVIEW Cet habitant de Septème-les-Vallons a fait condamner l’Etat pour avoir été assigné à résidence suite à une « erreur d’appréciation »…

Propos recueillis par Mathilde Ceilles

— 

Nasser Benaggoune
Nasser Benaggoune — Mathilde Ceilles

Nasser Bennagoune n’a « jamais représenté une menace pour la sécurité et l’ordre publics ». Tel est le jugement prononcé le 15 mars dernier par le tribunal administratif de Marseille à l’encontre de cet habitant de Septème-les-Vallons de 42 ans qui avait pourtant été assigné à résidence pendant près de trois semaines, quelques jours après les attentats de Paris. L’Etat a été condamné pour faute et devra verser à cet homme quelque 12.000 euros d’indemnités. Un an et demi après cette « erreur d’appréciation », selon la décision de justice, Nasser Bennagoune s’est confié à 20 Minutes.

>> A lire aussi : L'Etat condamné pour avoir assigné à résidence à tort un homme dans le cadre de l'Etat d'urgence

Comment avez-vous appris votre assignation à résidence ?

C’était deux jours après les événements qui ont choqué tout le monde à Paris. On est venu chez moi pour me remettre un document. Au début, je n’avais pas compris ce que c’était. On m’a dit de le lire. Je pensais que c’était une blague ! (rires).

Qu’avez-vous fait ?

Je me suis dit après que c’était grave et qu’il ne fallait pas plaisanter. Alors le lendemain, j’ai pris ma moto et je suis allé au commissariat du 15e arrondissement de Marseille. Ça a duré 23 jours. J’allais tous les jours pointer au commissariat. Le dimanche, quand j’y allais, il y avait personne. Pour moi, c’était un jour férié (rires). C’était tous les jours, quatre fois par jour. C’est sûr que j’ai mis de côté ma vie familiale. Pour moi, il fallait absolument que je me sorte de là car je n’ai rien à me reprocher. Je ne voyais pas pourquoi j’allais accepter le fardeau qu’on voulait me faire porter… Je ne suis pas comme ça.

>> A lire aussi : L’Etat peut-il assigner à résidence une personne indéfiniment?

Comment avez-vous vécu cette période ?

Mes enfants l’ont vécu plus mal que moi. La perquisition les a choqués. Les policiers sont venus lourdement armés. Je n’y étais pas, j’étais en train de pointer. Ma femme s’apprêtait à accompagner les enfants à l’école. Elle a entendu un craquement au niveau de la porte. Elle pensait que j’étais de retour. Elle a ouvert la porte, et c’est là qu’un wagon de tenues noires est rentré chez moi. La petite, aujourd’hui âgée de six ans, dort encore avec sa mère. Et quand elle voit un policier, elle a une peur terrible. On a beau lui dire que ce sont des gentils, quand elle est avec moi en voiture, de suite, quand elle les voit, elle se cache… Ça a été très dur pour ma famille.

« J'habite un petit quartier,

c'est allé très vite. »

Pourquoi ?

On a senti un énorme changement de regard. A l’école, mes enfants entendaient que leur père était un terroriste. J’habite un petit quartier, c’est allé très vite, tout se sait. Mais moi, les commérages, j’étais au-dessus de tout ça. Au début, j’essayais de me justifier, de dire que c’était du n’importe quoi. Et puis après, je me suis concentré sur ce qui m’arrivait. J’accompagnais mes enfants à l’école pour être sur que personne ne les embête ou ne les insulte.

Comment vous êtes-vous retrouvés dans cette histoire ?

J’ai été dénoncé par mon ancien employeur (La décision de justice indique en effet qu'« il ne fait maintenant aucun doute que M. Benaggoune a fait l’objet d’une dénonciation calomnieuse, en août 2015, de son ancien employeur Veolia avec lequel il est en contentieux depuis plusieurs années ». On le soupçonnait de s’être « beaucoup intéressé aux lieux de stockage des produits sensible », ndlr). Je n’en veux pas à l’Etat. Je n’étais pas en colère, je savais bien qu’on était dans une période spéciale. Les policiers ont fait leur travail. J’en veux à ceux qui m’ont fait cette crasse et qui m’ont dénoncé.

>> A lire aussi : Halim, ancien assigné à résidence, demande réparation à l'Etat

Quand avez-vous pris contact avec un avocat ?

Je ne pouvais pas me défendre, je ne pouvais pas quitter ma commune ! C’est ma femme qui a pris contact avec Me Bartolomei quelques jours après le début de cette histoire. Elle m’a rassuré. Au début, je lui ai dit : « Chérie, c’est fini ! On ne peut pas en réchapper. Je vais finir en prison. » Le pire que je craignais, c’est qu’on me mette quelque chose sur le dos le jour de la perquisition. Je n’avais rien à me reprocher, y’avait rien chez moi ! Mais comme ça s’est déroulé, j’avais peur qu’on m’accuse à tort et qu’on me laisse me démerder. Après, je me suis dit que j’allais pas lâcher et j’allais aller jusqu’au bout.

Après demande de votre avocat, l’assignation à résidence a été levée à titre gracieux. Pourquoi avoir tout de même attaqué l’Etat ?

En levant l’assignation sans plus, c’est comme s’ils reconnaissaient l’erreur sans la reconnaître. Je voulais qu’on m’efface cette étiquette de terroriste. Moi, j’arrive à gérer, mais ça a fait du mal à ma famille.

Contacté, le ministère de l’Intérieur n’a pour le moment pas donné suite à nos sollicitations.