Tout le mal que «Le Grand Bleu» a fait à l'apnée

NATATION La Coupe du Monde d'apnée débute le 7 juin en Grèce. Mais la plongée mystique, c'est terminé: «20 Minutes» vous explique pourquoi...

C.L.

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Extrait du Grand Bleu, film de Luc Besson, sorti en 1988
Extrait du Grand Bleu, film de Luc Besson, sorti en 1988 — WEBER ANITA/SIPA

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Voilà, vous êtes en 1988, perdu dans le regard enfantin de Jean-Marc Barr (lui-même encore plus perdu). Avec Le Grand Bleu, Luc Besson a créé un film générationnel : conspué par la critique mais vénéré par les dingues de la poésie un peu mortifère sur les bords. Ne l’oublions pas, Jacques se suicide à la fin, préférant suivre un dauphin qu’affronter la grossesse de Johanna (Rosanna Arquette).

« Les allumés du Grand Bleu »

« On avait les yeux remplis de bleu et de bêtises, se souvient Claude Chapuis, fondateur de l’AIDA (l’Association Internationale pour le Développement de l’apnée). Les gens se sont mis à tenter des records dans leur coin, pour faire comme dans le film. » A l’époque, aucune réglementation n’existe. Et plusieurs décès surviennent partout dans le monde.

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Les moins fous sont les plus farfelus. « On les appelait "les allumés du Grand Bleu", poursuit Chapuis. En 1995, un Français m’a envoyé une lettre car il avait plongé huit mètres dans le lac Titicaca. Il voulait être homologué. J’ai pété un câble, j’ai pris des règlements de ski et je m’en suis servi comme base pour l’apnée. » Claude, moniteur de ski à l’époque, vient de créer l’apnée moderne.

Jacques Mayol en 1983
Jacques Mayol en 1983 - GERARD FOUET / AFP

En 1998, c’est Jacques Mayol lui-même qui met un coup d’arrêt supplémentaire à « l’apnée mystique ». Le plongeur qui a inspiré Luc Besson n’est pas si loin de sa version fantasmée. Un mec qui « a une connexion très forte avec la mer, analyse Morgan Bourc’his, apnéiste marseillais qui dispute en ce moment la Coupe du Monde en Grèce. Mais qui est un peu mégalo. »

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Les deuxièmes championnats du monde de l’histoire se tiennent cette année-là, en Sardaigne. Le célèbre rêveur prend alors la parole et vocifère que tout ce que font les apnéistes présents est à jeter, « car lui seul avait compris l’esprit, qui n’était pas de faire des performances, revit le président d’AIDA. Ça a mis un bon coup sur la tête de tout le monde. » Et scellé la rupture philosophique.

« Tout le monde m’en parle »

S’amorce alors une nouvelle discipline, l’apnée sportive. Où le physique intervient plus que la machine. Le « No limit », pratiqué par Jacques Mayol, consistant à se faire aider d’un lest pour descendre et remonter, perd de son aura. « C’est l’apnée la plus dangereuse, explique Morgan, car si on lâche le parachute, on est incapable de remonter seul. C’est là que la majorité des accidents ont lieu ». AIDA ne reconnaît d’ailleurs aucune compétition de « No limit ».

Le mythe est tombé. Définitivement ? « Le film reste une référence, nuance Bourc’his, par sa beauté, il a donné envie aux gens et a forcé les apnéistes à s’organiser. » Mais ne comptez pas sur les pros pour faire de Mayol, le vrai ou le faux, leur idole. « Lorsque je fais un salon, tout le monde m’en parle. "Est-ce que vous descendez comme dans Le Grand Bleu ?", me demande-t-on. Pour le grand public, ça reste un repère, moins pour les apnéistes. »

Extrait du Grand Bleu, film de Luc Besson, sorti en 1988
Extrait du Grand Bleu, film de Luc Besson, sorti en 1988 - REX FEATURES/SIPA

Malgré tout, on voit encore des résurgences de la « tribu d’introvertis » née après le film, comme l’appelle Claude Chapuis. « Il y a encore des allumés pour qui cette recherche de l’extrême justifie le risque, note-t-il. De mon point de vue d’éducateur, je suis opposé à ça parce que si on lâche la corde sous l’eau, c’est l’équipe en surface qui est en difficulté ». Et Johanna qui repart colère aux Etats-Unis.