Marseille: Gaston Defferre, sans métropole ni successeur

POLITIQUE L'ancien maire de Marseille est décédé il y a trente ans... (2/2)

Mickael Penverne

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Gaston Defferre le 27 février 1978 à Marseille
Gaston Defferre le 27 février 1978 à Marseille — GERARD FOUET AFP

Les mandatures de Gaston Defferre, décédé il y a trente ans, sont marquées par le déclin du port à partir de la fin des années 60. Marseille subit une violente désindustrialisation, à l’instar des autres régions industrielles françaises, comme la Lorraine ou le Nord-Pas-de-Calais. « Personne ne pouvait prévoir cette crise à l’époque, souligne Michel Peraldi. Mais c’est vrai qu’il ne l’a pas vu et ne l’a pas anticipé. Il a aussi échoué à relancer l’économie ».

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Ayant perdu la main sur le Port autonome (l’établissement public géré directement par l’Etat est créé en 1966), Gaston Defferre songe à faire de Marseille une « capitale du tertiaire », raconte le sociologue. « Il pensait que les grandes entreprises qui sont installées à Fos-sur-Mer allaient installer leurs sièges sociaux à Marseille. C’est pour cela qu’il a créé le World Trade Center. Mais cela n’a pas marché et c’est un de ses plus grands ratages ».

Un cargo à Fos à Fos-sur-Mer.
Un cargo à Fos à Fos-sur-Mer. - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT AFP

Le merdier d’aujourd’hui

L’autre grand « ratage » fait écho à l’actualité : la métropole. En 1968, l’Etat impose des communautés urbaines à Strasbourg, Bordeaux, Lille et Lyon. Mais pas Marseille alors que la DATAR (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale) avait planché sur le projet d’une « Aire métropolitaine marseillaise » qui dessinait un triangle entre Fos-sur-Mer, Aix-en-Provence et Aubagne. Mais cette « AMM » ne verra jamais le jour. Raison invoquée : les communistes.

La plupart des communes qui entourent Marseille sont aux mains du PCF que Gaston Defferre combat depuis la Libération. « La ville était politiquement difficile » pour son camp la SFIO, résume Bruno Gilles : « Il aurait été emmerdé avec une métropole ». Mais il n’est pas le seul responsable. « Le milieu économique aussi craignait de voir une métropole dominée par les communistes », rappelle Michel Pezet, ancien député PS des Bouches-du-Rhône. Enfin, l’Etat gaulliste a sa part de responsabilité, souligne Michel Peraldi : « S’il avait imposé la métropole, comme il l’a fait ailleurs, on ne serait pas dans le merdier que l’on connaît aujourd’hui ».

Le « règne » de Gaston Defferre a laissé une autre empreinte qui continue de coller à la peau de Marseille : celle du clientélisme qui distribue emplois administratifs et logements sociaux en échange des votes. Pourtant, « le clientélisme n’est pas propre à Gaston Defferre et à Marseille, temporise Michel Pezet. C’est vrai que l’idée est restée mais cela ne se joue pas qu’ici ». D’ailleurs, pour Michel Peraldi, le problème est beaucoup plus global : « Le clientélisme est une caractéristique du système politique local français », assène-t-il prenant l’exemple de l’ancienne « banlieue rouge » ou des Hauts-de-Seine.

Notre Dame-de-la-garde
Notre Dame-de-la-garde - Gerard Julien AFP

Tuer le père

Gaston Defferre aura laissé une dernière marque, ou plutôt un grand vide, dont on peut encore mesurer les conséquences aujourd’hui. Homme politique omnipotent, capable de découper la plus petite section socialiste puis de désigner son chef, il n’a pourtant pas nommé de successeur. Il aurait pu choisir entre Philippe San Marco ou Michel Pezet mais il n’en a rien fait, laissant la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône orpheline d’un leader pendant des années.

« Trente ans après, le Parti socialiste paye encore ce non-choix, analyse Bruno Gilles. D’ailleurs, depuis sa disparition en 1986, les socialistes orthodoxes (Robert Vigouroux a été exclu du PS en 1988) n’ont pas repris la ville ». Pourquoi n’a-t-il pas fait ce choix ? Comme d’autres « notables » français, il devait sans doute estimer que ses héritiers devaient d’abord faire leurs preuves, avance Michel Peraldi, c’est-à-dire « tuer le père ». « Et puis quand on se choisit un successeur, on accepte l’idée d’être mortel », conclu Michel Pezet.