Marseille: L'ancre du Grand-Saint-Antoine enfin à l'air libre

HISTOIRE L'ancre du Grand-Saint-Antoine, qui apporta la peste en 1720, est exposée au musée d'histoire de la Marseille...

M.P.

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L'ancre du Grand Saint-Antoine
L'ancre du Grand Saint-Antoine — MickaÎl Penverne / 20 Minutes

Après plusieurs siècles passés sous l’eau (et la vase), l’ancre du Grand-Saint-Antoine a été installée il y a quelques jours à l’entrée du Musée d’histoire de Marseille. Longue de 3,80 mètres et pesant près d’une tonne, c’est l’un des rares vestiges du Grand-Saint-Antoine, ce navire qui apporta la peste en 1720 provoquant la mort de plus de 100.000 personnes à Marseille et en Provence.

Le bateau, qui transportait des étoffes du Moyen-Orient, a été brûlé et coulé au large de Marseille pour enrayer l’épidémie. C’est là que Michel Goury et son équipe de plongeurs ont retrouvé les traces de l’épave en 1978. Quatre ans plus tard, il découvrait son ancre, quasiment intacte, par 20 mètres de fond. Il aura donc fallu 34 ans pour remonter à la surface ce « bien culturel maritime », devenue propriété de l’Etat.

Les échevins montrés du doigt

Pendant des années, l’ancre est restée immergée dans un bassin de l’Institut national de plongée professionnelle (INPP) de la Pointe Rouge (8e). « A l’époque, il n’y avait pas encore de technique de conservation efficace, témoigne Michel Goury, auteur de plusieurs livres sur le Grand-Saint-Antoine et la peste de 1720. Il a donc fallu attendre qu’elle évolue ». Ce sera une vingtaine d’années, au total.

Et puis, le sort de l’ancre n’intéressait pas grand monde, ajoute-t-il : « Peut-être parce qu’elle rappelait une époque où les édiles de la ville ont été mis en cause »… Propriétaires d’une partie de la cargaison, les échevins (magistrats) de la ville ont été accusés de n’avoir pas pris toutes les mesures nécessaires pour garantir la quarantaine, synonyme pour eux de pertes financières.

25.000 euros de travaux

A la tête de l’Association de recherche historique et archéologique (ARHA), Michel Goury finit par trouver un mécène, la Caisse d’épargne Provence-Alpes-Corse (CEPAC), qui finance intégralement les travaux de restauration : d’abord la déchloruration dans un bain de soude, puis l’électrolyse dans le laboratoire A-Corros, basé à Arles et spécialisé dans la restauration des antiquités.

Menés en 2012, ces travaux de nettoyage et de stabilisation de l’ancre ont coûté 11.000 euros, auxquels il a fallu ajouter 14.000 euros pour construire le socle de présentation. « C’est un des rares témoins matériels, sinon le seul, de la dernière grande épidémie de peste occidentale », rappelle Laurent Védrine, directeur du Musée de l’histoire de Marseille.

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Une copie à revoir

Trois siècles après son passage, la peste de 1720 continue de susciter l’intérêt des scientifiques du monde entier. Des chercheurs allemands de l’Institut Max-Planck ont publié une étude en février dernier concluant que la maladie n’aurait pas forcément fait le voyage dans les soutes du Grand-Saint-Antoine. Elle serait, en réalité, une résurgence de la grande pandémie qui toucha l’Europe au 14e siècle qui a provoqué plusieurs millions de victimes.

Pourquoi le germe de la peste noire se serait endormi pendant trois siècles ? Et pourquoi se serait-il réveillé ? Les chercheurs allemands ne le disent pas. L’hypothèse est donc à prendre avec des « pincettes », estime Laurent Védrine. Michel Goury se montre plus catégorique : « J’ai mené des études pendant des années et je peux vous affirmer que la peste se trouvait bien à bord du navire quand il est arrivé à Marseille (…). On a l’impression que ce laboratoire dit aux historiens : "Messieurs, revoyez votre copie". C’est un peu vexant quand même ! ».