«Marseille est passé au subversivement correct»

Recueilli par Frédéric Legrand, à Marseille

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Interview tong : chaque lundi, un écrivain parle de lui au bord de l'eau
Aujourd'hui : Serge Scotto, écrivain.


Nous sommes ici à la buvette du Pharo. Que représente cet endroit pour toi?

Le Pharo, j’y viens depuis que je suis tout petit. Je suis né à Endoume, et j’y suis revenu il y a cinq ans, après un passage à la Plaine. Ma grand mère m’emmenait souvent au jardin d’enfants du Pharo. C’est là que j’ai eu ma première bagarre, à 2 ans, avec un grand de 4 ans. C’est la seule fois où j’ai gagné une bagarre.

Tu utilises tes souvenirs dans tes romans?
Je m’en suis servi dans Nous serons les rois de Marseille, une chronique de la nuit marseillaise dans les années 80-90. J’ai fait tous les métiers à l’époque, depuis madame pipi à sous-patron de boîte de nuit. Aujourd’hui, je ne pourrais plus parler de ce milieu, il a complètement changé, je n’y mets plus les pied.

Qu’est-ce qui a tellement changé?
Les années 80-90, c’était l’époque où Marseille a failli être rock. Comme on nous proposait pas l’Espace Julien, on allait jouer dans des bars de cakes jusqu’à ce que les CRS arrivent. Puis il y a eu les boîtes rock comme le Pop-art, le Garage, le Pavillon noir [futur Trolley bus]. Mais ça n’a pas abouti. Aujourd’hui, il ne reste aucun groupe, à part Quartier Nord.

Pourquoi?
La musique ne s’exportait pas au-delà de Marseille. Il n’y avait pas de TGV, pas de Myspace. On avait des stars, mais locales. Elles faisaient salle comble à Marseille et seulement dix spectateurs à Aix ! Ensuite, la ville est devenue rap, puis elle est passée à autre chose.

Passée au « politiquement correct »?
Je dirais plutôt le subversivement correct. Aujourd’hui c’est Universal music qui te fournit les artistes rebelles, c’est Le Figaro qui lance la polémique… Ce n’est pas qu’à Marseille…

Le public marseillais est tout de même spécial…
Il y a peu de public pour la musique live. A l'époque où j'organisais des concerts, les Garçons Bouchers pouvaient faire 300 personnes dans les Cévennes, à Marseille ils n’en faisaient que 100. Les Marseillais n’aiment rien comme les autres. Les éditeurs le savent: les scores des livres, des CD, des films à Marseille sont souvent inverses de la tendance nationale. L’exemple type, c’est la visite de Tom Cruise.

?...
Quand il est venu se pavaner sur le Vieux-Port, il y avait à peine 400 personnes. Et pourtant, on dit que nous, Marseillais, on est un peuple de cakes. Mais justement, on n'aime pas qu’on vienne nous en remontrer. Même dans la mode.

C’est-à-dire?
Si tu regardes les cagoles, elles se foutent de ce qui se porte à Paris, elles inventent leur propre style. D’ailleurs, il est souvent repris, avec un an de retard, par le reste du pays. Pour moi, les cagoles, ce sont les déesses de la rue. Je les adore, elles ont une arrogance, elles n’ont pas peur des mecs.

Ton chien Saucisse a remporté 4% des voix aux municipales de 2001 à Marseille. Que t’inspire la politique locale?
J’ai l’impression que la ville évolue dans le mauvais sens, contre sa population. Il y a une tension entre les gens dans la rue, qui n’existait pas il y a quinze ans. Les pauvres sont chassés du centre-ville, ça devient impossible de se loger ou de trouver un boulot.. La ville a pris de la valeur, mais elle se construit autour du pognon au lieu de le faire pour sa population. Ceci dit, je suis un peu lassé de parler politique. Comme le dit Machiavel, les gens ont le gouvernement qu’ils méritent.

Ton éditeur dit que Marseille est ton plus grand chagrin d’amour. C’est vrai?
C’est tout à fait ça.

Sur quoi travailles-tu en ce moment?
Je viens de sortir Massacre à l’espadrille en mai, une série Z pour public averti. Mon prochain roman sort en septembre et s’appellera Gagnant à vie. Le contenu est top secret.

Que fais-tu pendant l’été?
Mes sorties ce sont les salons du livre. Tous les week-ends, je me tape la Côte d’Azur aux frais de la princesse.

Toujours avec Saucisse?
On dédicace ensemble. Mes chiffres de ventes sont ceux d’un écrivain de polar. Ceux de Saucisse sont plus proches de la presse people.

Pas trop jaloux de son succès?
Il faudrait que je sois fou pour être jaloux de mon chien!