Constant Vautravers: «J'ai appris une nouvelle géographie»

SOCIAL A l’hiver 1954, un journaliste a vécu une semaine auprès des sans-abri de la ville

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Constant Vautravers

Journaliste honoraire et membre de l'académie de Marseille.

A l'hiver 1954, suite à l'appel de l'abbé Pierre, vous êtes parti vivre une semaine dans les rues de Marseille avec les sans-abri. Comment avez-vous été amené à faire une telle expérience ?

J'étais reporter au Provençal lorsque l'abbé Pierre, alors député, a lancé son premier appel à l'aide à l'Assemblée nationale. Gaston Defferre, qui était mon patron à l'époque, a alors décidé d'envoyer le plus jeune journaliste de l'agence vivre huit jours avec les clochards de Marseille. J'avais 32 ans, et j'ai été désigné pour ce reportage. Je suis passé dans une friperie acheter une vieille veste et le lendemain, à 5 h du matin, je sortais de mon domicile, boulevard Baille. J'ai aperçu un groupe de types qui poussaient des chariots remplis d'objets trouvés dans les poubelles. Je me suis mêlé discrètement à eux.

Quels ont été vos premiers gestes ?

J'ai fait comme eux, j'ai plongé les mains dans les détritus pour trouver des choses à récupérer. Le soir même, on a dormi sous un pont au bord du Jarret [qui était à l'époque un affluent de l'Huveaune]. Un des gars de la bande, Jackie, m'a démasqué : « Toi, t'es pas un vrai clochard, t'a rien sur la tête ! » Je lui ai avoué que j'étais journaliste.

Quels genres de personnages avez vous rencontré ?

Je me rappelle d'un légionnaire qui avait récupéré un vieux transformateur sur le Prado, pour s'en faire une cabane. Il était très fort en calcul et donnait même des cours de maths aux élèves du lycée Périer pour gagner quelques sous. J'ai aussi rencontré un ancien notaire qui se proclamait descendant de Richelieu ! Au marché du cours d'Estienne-d'Orves, c'est lui qui portait les chariots à légumes. Et il y avait les Africains, un véritable syndicat de la cloch'. Eux savaient manier le couteau !

La ville vous semblait-elle différente durant votre expérience ?

J'ai appris une nouvelle géographie de Marseille, celle de la cloch'. A la Belle-de-Mai, on ramassait les restes des ferrailleurs et des métallurgistes. La rue Breteuil était le coin des aristos, on y récupérait des objets de plus grande valeur comme des cadres de tableaux. C'est aussi là que les bonnes soeurs servaient la soupe, à midi. On courait ensuite rue Edmond-Rostand où les dominicains nous donnaient du pain. Le port autonome nous servait parfois de refuge, on y perçait les barils de miel de Guinée pour se faire un repas. Le dernier soir, j'ai couché rue Forbin, à l'asile de nuit, qui était financé par toutes les bonnes consciences de la ville.

Qu'avez-vous ressenti au moment de revenir à la vie ordinaire ?

J'étais soulagé de retrouver mon nid familial, mais je ressentais de la nostalgie, car j'avais découvert ces gens qui avaient le sens de la débrouille, tout simplement parce qu'ils ne voulaient pas mourir.

Recueilli par Lionel Modrzyk