Technologie: Prometteuse, la blockchain est encore loin de tenir toutes ses promesses

Prospective Réputée gourmande en énergie, la blockchain est pourtant présentée comme une des clés de la transition verte

Maurice Charles

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On entend beaucoup parler du rôle que pourrait jouer la blockchain dans la transition énergétique.
On entend beaucoup parler du rôle que pourrait jouer la blockchain dans la transition énergétique. — Getty Images
  • La blockchain laisse présager de nombreux développements, notamment en ce qui concerne la transition énergétique.
  • De nombreux obstacles subsistent, en particulier la grande consommation d’énergie de la blockchain et la grosse quantité de CO2 rejetée.
  • Aujourd’hui, des projets sont menés à petite échelle pour expérimenter l’échange d’électricité en utilisant la blockchain.

Le 25 juillet, la Task Force blockchain s’est réunie pour la toute première fois. Voulu par le gouvernement, ce groupe de travail a pour mission d’élaborer une stratégie nationale et de faire de la France un leader dans le domaine. C’est dire que l’on attend beaucoup de cette technologie, notamment dans le domaine de la transition énergétique. 

Toujours au stade expérimental, difficile de dire si la blockchain sera le chaînon manquant de la transition énergétique, juste une mode, ou, pire, un mirage énergétique. Essayons quand même d’y voir plus clair, grâce à l’œil avisé de deux experts.

Potentiel énorme

«La blockchain a un potentiel immense», annonce Karim Beddiar, ingénieur, docteur responsable recherche et innovation à Cesi Ouest et coauteur de l’ouvrage Blockchain pour l’énergie aux éditions Dunod. Lui y croit résolument. «Internet a démocratisé l’information, la blockchain va démocratiser la transaction». Mais, «elle n’est pas du tout mature. Il reste encore beaucoup de travail de recherche à accomplir».

«La blockchain est une technologie de stockage et de transmission de données de pair à pair, sécurisée, transparente et sans organe central de contrôle, résume Karim Beddiar. Une sorte de gros registre, qui contient des informations et des transactions infalsifiables regroupées en blocs, et qui n’est pas stocké sur un serveur central, mais dans tous les serveurs des utilisateurs». Des transactions d’argents entre particuliers. Ou d’énergie. Cela peut «permettre d’échanger des kilowattheures d’électricité entre voisins, quantifiés et certifiés, par exemple d’origine photovoltaïque», détaille l’ingénieur. Et cela, dans un périmètre restreint, sans passer par la case fournisseur ou distributeur d’électricité.

Investissement personnel

Dans ce cas de figure, «l’énergie est produite et consommée localement, ce qui évite au maximum son transport», note Christine Hennebert, ingénieure de recherche au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) et spécialisée dans la blockchain. Quelques dizaines de foyers, équipés de panneaux photovoltaïques ou de petites éoliennes peuvent constituer un «microgrid» (petit réseau électrique intelligent). Celui-ci tirera profit d’une des armes les plus efficaces de la blockchain, les «smart contracts» ou contrats intelligents, des règles validées par tous les utilisateurs et que nul ne peut contourner. «Par exemple, il faut fournir tant d’électricité le dimanche chez untel», illustre Karim Beddiar.

«La blockchain permet de répartir de façon équitable l’énergie : avoir une production et une consommation au plus près du besoin, ajoute l’ingénieure de recherche au CEA. Elle peut enregistrer et certifier des données, comme l’énergie qui est produite, les émissions de CO2 qui sont rejetées, avec un historique, qui est non modifiable.» En France, des expérimentations sont en cours, comme à Lyon où «quatre bâtiments dans l’écoquartier Confluence sont équipés en blockchain, confie Karim Beddiar. En Australie, à Perth, un quartier entier en est équipé.»

Echange, échelle locale, collectif… «La blockchain donne de l’autonomie au consommateur, donc redonne de la liberté aux citoyens, mais cela implique de la participation et de l’investissement de leur part, souligne Karim Beddiar. On peut parler de «gouvernance distribuée» entre les habitants, c’est une évolution sociétale et il faut être convaincu des vertus des énergies renouvelables». Et le chemin est encore long.

Normes et sécurité

Outre les freins culturels, d’autres contraintes techniques empêchent le passage au stade industriel. Karim Beddiar pointe notamment «des verrous juridiques» : «En France, un particulier ne peut pas vendre son électricité, il peut seulement l’échanger». De plus, «un réseau local doit toujours être connecté au réseau électrique national». La désintermédiation (transaction par circuits courts), point fort de la blockchain a donc du plomb dans l’aile.

Christine Hennebert évoque d’autres lacunes à combler. «Il n’y a pas encore de normes pour que ce soit intégré dans la consommation grand public. Et cela va mettre du temps, aussi pour des raisons de sécurité.» En effet, si la blockchain est infalsifiable, les objets connectés qui gèrent les échanges d’électricité sont eux piratables. «L’accès au grand public s’ouvrira quand les objets communicants seront sécurisés sur le plan cyber.»

Energivore

Par ailleurs, le nombre de transactions par minute que peut effectuer la blockchain, ainsi que le coût de la transaction, ne sont pas encore compétitifs face à leurs concurrents « classiques » (cartes bancaires notamment). Et last but not least, la dépendance aux cryptomonnaies et au système de minage, extrêmement énergivore (le seul bitcoin consomme plus d’électricité que l’Irlande sur une année) et fort contributeur en émissions de CO2.

Cette contradiction est liée au système des blockchain permissionless (sans permission) sur lesquelles les cryptomonnaies sont construites. Elles sont basées sur la mise en concurrence des mineurs. Ceux-ci minent contre rémunération (prime au plus rapide) pour créer des preuves de travail qui elles-mêmes assurent la sécurité du registre, base de la blockchain, et de la confiance qu’elle promet. Or, «aujourd’hui, on ne sait pas assurer la sécurité du registre d’une blockchain permissionless sans la preuve de travail», constate l’ingénieure de recherche du CEA.

Face à cette impasse, Christine Hennebert croit davantage dans les blockchains avec permission (privées), dans lesquelles tout le monde ne peut pas miner. Celles expérimentées à l’échelon local dans un circuit fermé. «Seules les parties prenantes autorisées peuvent miner avec des nœuds sécurisés et authentifiés. Cela permet d’utiliser pour le minage des techniques alternatives à la preuve de travail. On parle alors plutôt de validation des blocs. Je mène un travail pour évaluer la sécurité du registre, selon les techniques de minage utilisées, en travaillant sur des mécanismes de validation à basse énergie.» Patience donc, c’est avec les petits maillons que l’on fait les grandes chaînes.