"Si ces données ont tant d’importance pour les entreprises, pourquoi pas pour nous ?"

Romain Gouloumes

— 

Daniel Kaplan dirige la Fondation Internet nouvelle génération.
Daniel Kaplan dirige la Fondation Internet nouvelle génération. — Benjamin Boccas

INTERNET – Si les entreprises rendaient toutes les données qu’elles possèdent sur nous, qu’en ferions-nous ? C’est la question que s’est posée la Fondation internet nouvelle génération (Fing), à l’origine d’une expérience autour des données personnelles, et de la relation aux entreprises. Son délégué général, Daniel Kaplan, explique.

C’est du jamais vu : en septembre, une dizaine de grandes entreprises françaises vont volontairement restituer à 300 cobayes toutes les données qu’elles possèdent à leur sujet. Les informations seront centralisées par une plateforme ouverte aux développeurs et diverses start-up. Quels usages ou services vont émerger de ce tube à essai numérique ? La réponse avec Daniel Kaplan, délégué général de la Fing.

Comment est née l’expérimentation Mes Infos ?

Le projet part d’un travail mené en 2011 sur le thème de la confiance. Sa conclusion était la suivante : consommateurs et entreprises sont en délicatesse. Et cette situation est dûe, au moins en partie, à la collecte des données personnelles et l’inquiétude sur l’utilisation qui est faite de cette connaissance. A ce jour il n’existe aucun moyen de faire le distinguo entre l’accès légitime à ces informations et les abus. Les entreprises disposent d’outils de plus en plus élaborés de gestion de leur clients, notre idée, portée aux Etats-Unis par le projet VRM (Vendor Relationship Management), est de donner les mêmes aux clients.

Si l’on vous suit, l’objectif n’est pas d’empêcher l’utilisation de nos données personnelles par les entreprises, mais bien de donner au consommateur les moyens de les exploiter à son profit ?

Je crois qu’il faut distinguer la protection de la capacité à valoriser les données et à agir pour soi. La priorité de Mes Infos, en restituant les informations détenues par les entreprises, est d’accroître notre capacité à prendre de meilleures décisions. La plateforme n’est pas une arme de défense mais un outil. Si ces données ont tant d’importance pour les entreprises, pourquoi n’en aurait-elle pas pour nous ?

Très bien, mais comment valoriser intelligemment ces informations en provenance de sa banque, son opérateur téléphonique etc. ?

Clairement, aucun particulier ne consentirait autant de temps qu’une entreprise pour transformer des données brutes en matière analysable. On s’attend donc à voir émerger de la plateforme Mes Infos des services tournés vers les individus, et positionnés à leurs côtés dans la relation aux entreprises. La téléphonie mobile, par exemple, est un vrai cauchemar. Les gens ne se retrouvent plus dans les millions de tarifs et d’offres disponibles. On pourrait très bien imaginer se comparer à 30 000 personnes avec le même profil de consommation que soi, pour recréer un modèle de compréhension et trouver l’offre la pus adaptée. En croisant les mesures, les applications pourront également conseiller des produits, moins chers ou meilleurs pour la santé. L’apparition de systèmes de consolidation des finances ou d’aide à la gestion de factures est elle aussi très probable.

Comment cela pourrait-il faire évoluer la relation entreprise/client ?

En en disant plus, les consommateurs pourront en obtenir plus. Ils pourront directement s’adresser au marché et demander aux entreprises de leur faire des propositions en accord avec les informations fournies. Economiquement, cette configuration est loin d’être inintéressante. Les entreprises dépenseront moins en marketing personnalisé. Au lieu de ça, elles auront en face quelqu’un qui affirme explicitement vouloir acheter quelque chose, et quel est son besoin. Aujourd’hui, quelqu’un qui sait ce qu’il veut n’a pas les moyens de le dire. Seulement l’offre peut s’exprimer.

Propos recueillis par Romain Gouloumès