Comment penser dans une autre langue

Sciences Pouvoir réfléchir en anglais, ça se joue dans le cerveau, mais c'est une simple question de visualisation...

Thierry Weber

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Penser n'est pas si différent de parler, les mêmes zones du cerveau sont actives, quelle que soit la langue.
Penser n'est pas si différent de parler, les mêmes zones du cerveau sont actives, quelle que soit la langue. — Purestock/Sipa

On a tous cet ami qui parle «franglais». Vous savez, celui qui utilise des mots dans la langue de Shakespeare une phrase sur deux parce qu’il ne trouve pas l’équivalent dans sa langue maternelle. C’est agaçant, mais ce n’est pas de sa faute. C’est son cerveau qui veut ça, et il s’agit probablement du seul inconvénient à savoir penser en anglais. Bonne nouvelle, tout le monde peut apprendre.

Pouvoir penser en anglais, un sacré avantage. Cela évite d’avoir à traduire les phrases dans sa tête avant de s’exprimer. Adrien Louarn, jeune professeur d’histoire de 25 ans peut en attester. Après avoir vécu aux États-Unis de ses trois à ses huit ans, il est aujourd’hui bilingue. «Je me rends compte à quel point pouvoir penser en anglais accélère le fait de parler cette langue. Ça enlève une étape, on gagne en fluidité. Je vois la différence quand je compare avec l’Allemand que je parle beaucoup moins bien», témoigne-t-il.

Pour lui, apprendre à penser dans une autre langue, «c’est beaucoup une question d’écoute, être exposé à la langue». Mais comme tout le monde ne peut pas s’expatrier des années aux États-Unis, la maître de langue à l’université libre de Bruxelles, Agnès Corbisier, a inventé une méthode pour penser en anglais. La méthode Corbisier s’inspire de plusieurs études de psychologie cognitive et de leur conclusion: «Pour penser et automatiser des structures de phrases, il faut avoir une image mentale claire du processus à suivre pour parler l’autre langue», résume-t-elle.

D’après l’universitaire, l’anglais peut se résumer à deux structures de phrases, souvent plus directes qu’en français. «J’ai construit deux tableaux qui résument ces structures, explique Agnès Corbisier. Ils permettent de comparer la façon dont on s’exprime en anglais et en français. A force de repérer les parallèles et les différences, ça devient automatique.»

Les mêmes zones cérébrales

D’un point de vue neurologique, parler une langue et penser dans une langue revient au même. «Quand je pense, je me parle à moi-même sans articuler, c’est le même processus, comme pour le rêve», explique Sharon Peperkamp, chercheuse au CNRS et directrice de recherche au laboratoire des sciences cognitives et psycholinguistiques à l’ENS.

D’ailleurs, quelle que soit la langue parlée, les mêmes parties du cerveau, dans l’hémisphère gauche, sont stimulées: l’aire de Wernicke et l’aire de Broca. Seule nuance, «on a observé que pour les gens moins performants dans une autre langue, parler l’une ou l’autre n’active pas les mêmes zones dans ces deux aires», précise Sharon Peperkamp. A l’inverse, se perfectionner dans une autre langue et parvenir à penser en anglais par exemple, va faire que les zones qui entrent en activité pour un langage comme pour l’autre, vont se recouvrir et être beaucoup plus proches.

Apprendre tôt

Par conséquent, afin penser en anglais, rien de tel qu’un peu de gymnastique mentale pour acquérir la souplesse cérébrale observée par Sharon Peperkamp  et les «automatismes» évoqués par Agnès Corbisier. Sa méthode est en outre accessible à tous, à une nuance près. «Ça ne s’adresse pas à des débutants, mais plutôt des personnes qui ont déjà quelques bases et veulent se sentir plus à l’aise en anglais.» Et c’est justement là que le bât blesse. L’apprentissage de ces «quelques bases», n’est pas aisé tout au long de la vie.

«Le cerveau du bébé est adapté à apprendre rapidement des capacités cognitives. En tant qu’adultes nous n’avons plus autant de plasticité cérébrale. Il devient plus difficile d’établir de nouvelles connexions neuronales», explique Sharon Peperkamp. En d’autres termes, si le bébé est une «machine à apprendre», l’adulte trouvera l’apprentissage, notamment d’une nouvelle langue, bien plus compliqué. Comme pour la pratique d’un sport, tout le monde peut apprendre à penser en anglais. Mais, comme un sport, mieux vaut commencer tôt pour exceller.