DEA vs cartels, histoire d’une guerre méconnue

DÉCRYPTAGE Découvrez les dessous de la haine et des conflits entre les deux «institutions»...

Petunia James

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Les agents de la DEA
Les agents de la DEA — M. Wilson / NBC / AP / SIPA

Où? Quand ? Comment commercialiser la drogue? Quels seront les prix? Et pour quelles quantités? Voici les attributions de ce que l’on appelle communément un cartel. Les trépidantes activités de ces organisations illégales sont la cible des autorités internationales. Mais celle qui les déteste le plus d’entre toutes, c’est bien la DEA. La Drug Enforcement Administration (DEA), service de police fédérale américain, traque quiconque fricote avec les stupéfiants, surtout s’il provient d’Amérique du Sud.

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«En juin 1971, Nixon avait déclaré une ‘guerre contre la drogue’», relate l’auteur Peter Dale Scott dans son ouvrage American War Machine (éd. Demi-Lune, 2012). Mais ce n’est que deux ans plus tard qu’il créera la DEA. A l’heure où le monde de la fiction se passionne pour la production de films et de séries sur les trafiquants de drogue, la vérité sur cette confrontation permanente entre les Etats-Unis et les cartels se dessine peu à peu. «Le temps est passé. Certains acteurs de cette période sont morts, à la retraite ou bien intouchables. Il s’est produit des choses qui n’ont pas forcément encore été dites et dont on peut parler maintenant, alors qu’on ne pouvait pas il y a dix ans», note la sémiologue des médias Virginie Spies.

Le cas mexicain

Peu après l’essor des cartels colombiens à la fin des années 1970, les cartels mexicains ont pris de l’ampleur. Le pays partageant près de 3.000 kilomètres de frontière avec les Etats-Unis, la DEA est particulièrement vigilante quant aux activités illégales mexicaines. Antonio Mazzitelli, représentant de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) au Mexique, explique: «Nous collaborons avec la DEA… Mais disons que c’est quelque chose d’académique. On leur fournit une analyse du phénomène, en particulier en ce qui concerne la production. Nous leur donnons des informations, mais surtout un panorama, une vision plus précise de la situation.»

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La DEA peut ainsi ordonner ses affaires afin de contrer le pays qui compte les cartels les plus féroces. Pendant le mandat du président Felipe Calderón (2006-2012), particulièrement impliqué dans la lutte des narcotrafiquants, on a recensé 120.000 assassinats! «A l’heure actuelle, l’organisation de trafic de drogue la plus puissante du monde est certainement le cartel du Pacifique. Elle est capable de trafiquer n’importe quel produit dans n’importe quel continent sans nécessairement utiliser le Mexique. Elle est dirigée par des Mexicains, son conseil d’administration est mexicain, et, bien sûr, une partie de leurs profits est certainement au Mexique… Mais ils n’ont pas besoin d’y être pour ordonner leurs opérations», soutient Antonio Mazzitelli. Ce qui rend les recherches et les moyens d’action de la DEA beaucoup plus complexes et restreints. Et le représentant d’ajouter que le «Mexique est un état fédéral. Les municipalités y ont une grande et large autonomie. Il y est plus facile de s’infiltrer et de corrompre les autorités. Ce qui est un véritable point faible.»

L’outil de la domination américaine

A la fin des années 1990, selon le New York Times, «la CIA, malgré les objections de la DEA, approuva la livraison d’au moins une tonne de cocaïne pure à l’aéroport international de Miami comme moyen d’obtenir des informations au sujet des cartels de la drogue colombiens.» Si les autorités sont parfois obligées d’infiltrer les organisations malfaisantes pour déjouer leurs plans, elles n’ont pas pour vocation d’aller dans leurs sens. Or, sur le sujet, les Etats-Unis joueraient double-jeu. Car pire encore que les malfrats, c’est la corruption l’ennemi numéro 1 de la DEA. «Une personne corrompue est un véritable danger», affirme Thomas Pietschmann, agent de recherches à l’UNODC.

Si certains agents de la DEA se laissent séduire par les cadeaux des cartels à titre personnel, d’autres agissent dans l’intérêt et sur les ordres du gouvernement américain. Peter Dale Scott l’affirme sans détours: « La perpétuelle compromission des Etats-Unis dans la connexion narcotique globale (…) est une caractéristique et une cause intégrale d’une vaste machine de guerre: un système avec un but affirmé, centré sur l’accomplissement et le maintien de la domination des Etats-Unis sur le reste du monde.»

L’obsession du pays pour la drogue a d’ailleurs eu des conséquences extrêmement néfastes. «En dépensant autant d'argent et d'énergie pour interdire l'usage de la drogue, nous n'avons réussi qu'à accroître la valeur des différentes drogues et des territoires frontaliers par lesquels elles transitent, avec pour résultat que les trafiquants sont prêts à tuer pour contrôler ces zones géographiques. Parallèlement, nous avons permis à des sociopathes criminels de devenir milliardaires. Nous avons créé de toutes pièces ce que nous cherchions justement à éviter», affirmait Don Winslow dans une interview donnée à L’Obs (novembre 2012) à l’occasion de la sortie de son ouvrage intitulé Cool. Et même si l’on constate «un net déclin de la consommation de cocaïne aux Etats-Unis, en 1981, 5,6% de la population en avait consommé au moins une fois dans l’année contre 2,5% en 2006», explique Thomas Pietschmann, ce n’est pas pour autant que cette guerre est vertueuse.

Perdue d’avance?

«Le trafic vers les pays riches et la ‘guerre contre la drogue’ menée par le gouvernement des Etats-Unis ont fait beaucoup de mal aux peuples d’Amérique latine. Le seul moyen efficace de lutter contre le narcotrafic, c’est la légalisation», expliquait Camilo Collazo, uruguayen membre de l’association Pro Derechos, au journal Le Monde (août 2015). Indubitablement, cette guerre complexe, qui, malgré quelques «succès» comme le démantèlement du cartel colombien de Medellín suite à la mort de Pablo Escobar en 1993, s’embourbe. Selon Interpol, en 2007, la production de stupéfiants, cocaïne exceptée, avait augmenté d’environ 50% en 10 ans! Et l’émergence de l’Afrique, notamment via ses pays de l’Ouest tel le Sénégal, comme plaque tournante du trafic de drogue n’arrange en rien les affaires de la DEA.

Loin d’être prêt à décliner, le commerce illégal de stupéfiant n’a pas fini de donner du fil à retordre aux autorités ni de faire parler de lui… «Cet univers est un très bon support à la fiction. Cela relève du domaine de l’interdit, et lorsque cela met en scène des personnages historiques comme celui de Pablo Escobar, c’est d’autant plus intéressant pour le public», note Virginie Spies. De quoi, malheureusement, donner envie à de malhonnêtes gens de l’imiter.

>>> Retrouvez l’ensemble de notre dossier « DEA contre cartels colombiens » à l’occasion de la sortie de la série Narcos sur Netflix.