Hériter d’un ordinateur après un décès, un legs particulièrement encombrant

MORT A l’occasion de l’émission « La mort, si on en parlait ? » organisée par la Maif et le Groupe VYV, 20 Minutes lance une série d’articles sur le thème de la mort numérique.

Camille Poher

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Pour certains, la solution consiste à remiser l'ordinateur et à tout faire pour ne plus penser à lui...
Pour certains, la solution consiste à remiser l'ordinateur et à tout faire pour ne plus penser à lui... — GettyImages

Bijoux, bibelots ou gros magot… Quand on parle d’héritage nous avons tous une idée de ce qui nous attend. Mais dans ce fantasme finalement très classique de ce qu’est une succession, nous mettons souvent de côté un objet pourtant omniprésent : l’ordinateur.

Entre photos souvenirs et photos intimes, dossiers administratifs et dossiers classés top secret, il ne sera donc pas toujours évident pour les héritiers de faire le tri. Alors comment gérer ce legs 2.0 ? Nous vous avons posé la question dans le cadre de notre série en lien avec l’émission  « La mort, si on en parlait ? » organisée par la Maif.

Peu conscientisé

Il n’est jamais aisé de vivre un deuil et souvent le temps de l’héritage qui lui succède ne l’est pas plus. « C’est souvent au moment du décès d’un aîné que les problèmes se cristallisent dans une famille et que l’affectif vient s’entremêler aux enjeux financiers », nous confirme ainsi Louise-Asako Brunner, psychologue clinicienne et psychothérapeute au sein de la Maison de Santé Pantinoise.

Extrêmement lourd à porter, car « peu ou pas conscientisé » pour les uns, réparateur pour les autres quand il vient « combler certaines formes de carences affectives », chacun vit son héritage à sa manière. Mais à l’ère du numérique, au cœur de notre société hyperconnectée, l’apparition de l’ordinateur dans nos successions est venue encore un peu plus cristalliser les tensions et complexifier le processus de deuil.

Peur et curiosité

C’est en tout cas l’avis de Sophie* qui a hérité de cette incommodante boîte noire à la mort de son père. « Depuis son décès, je n’ai pas pu toucher à son ordinateur. Il trône dans ma cave, sans avoir été branché depuis. Mon père y touchait tellement, y écrivait tellement, cela me bloque, je ne parviens pas à m’approprier son outil de travail », nous confie cette dernière. Pour Louise-Asako Brunner, jusqu’ici rien d’inquiétant : « ne pas vouloir l’ouvrir ou le laisser caché dans un tiroir, c’est une étape naturelle du processus du deuil. C’est la même chose que de ne pas pouvoir regarder la photo d’un proche décédé ou de ne pas pouvoir entrer dans sa chambre. »

Pour Emilien*, qui a perdu son père des suites du Covid-19, il est également impensable de toucher à son ordinateur. « Accepter de trier, de sauvegarder, voire, pire, de le jeter ou le revendre, ce serait accepter son décès », nous raconte ainsi le jeune homme. Pour notre psychologue clinicienne, qui rappelle que le rôle de praticien ne sera jamais d’indiquer que faire avec cet objet si lourd de sens, Emilien doit en revanche se poser les questions que pose cette gêne. « Qu’est-ce qui vous inquiète dans le fait de l’ouvrir ? Qu’avez-vous si peur d’y trouver ? » L’inverse existe aussi, lorsque, bloqués par un mot de passe, nous nous acharnons à vouloir l’ouvre : « pourquoi aimerions nous tant découvrir ce qui se cache à l’intérieur d’un ordinateur ? », questionne aussi Louise-Asako Brunner.

Plus intime qu’il n’y paraît

Car voir, toucher ou sentir, les affaires d’un être cher fait partie intégrante du processus de deuil pour notre psychologue clinicienne, et l’ordinateur se révèle à cette aune un objet bien plus de l’intime qui n’y paraît. « L’ordinateur n’est pas un legs comme les autres, c’est un véritable journal intime. C’est un cahier très personnel pour beaucoup et son aspect numérique ne doit en rien changer cela. » C’est sûrement la raison pour laquelle l’ami de Julie a pris une décision des plus radicales : « Après son suicide, nous avons compris qu’il avait pris soin de soigner sa sortie du numérique. Il avait complètement rendu inexploitable son ordinateur. »

Faciliter la vie de ceux qui restent

Moins tranché mais dans une démarche assez similaire, Bernard a lui décidé d’éviter à ceux qui restent de trop se poser de questions. « Je suis seul, mon épouse est décédée. J’ai mis sur une clé USB tout ce qu’il fallait que les héritiers aient besoin de savoir à mon décès, » nous raconte le veuf. Pour notre psychothérapeute, prévoir son départ en communiquant par exemple les codes de son ordinateur ou en ne gardant sur une clé USB que ce qui est utile à partager est une démarche très courageuse et altruiste.

« C’est une façon de faciliter la vie de ceux qui restent et de faciliter leur deuil par la même occasion », confirme Louise-Asako Brunner. Pour vous comme pour les autres, pensez donc bien à soigner vos adieux virtuels.

*Les témoignages étant recueillis anonymement, nous avons attribué arbitrairement des prénoms pour fluidifier la lecture.

 
Encart Maif – 20 Minutes
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