Mathieu Baudin: «Le système actuel est inadapté aux enjeux de ce siècle»

Rédaction 20 Minutes
— 
Mathieu Baudin, directeur de l'institut des futurs souhaitables, espère un meilleur avenir.
Mathieu Baudin, directeur de l'institut des futurs souhaitables, espère un meilleur avenir. — Pierre Guité

INNOVATION - Mathieu Baudin, directeur de l'Institut des Futurs Souhaitables (IFS), réfléchit aux sociétés durables de demain.

Historien et prospectiviste de formation, Mathieu Baudin est l'auteur de l'ouvrage Développement durable, nouvelle idéologie du XXIe siècle.

Trouver une alternative à l’économie d’aujourd’hui, c'est une urgence?

Le système actuel est inadapté aux enjeux de ce siècle. Il est donc nécessaire de repenser ce qui nous a pétri, toute cette glaise obsolète. L'urgence est d'expérimenter et de réinventer. Notre philosophie est optimiste. Au pire, ça marche.

Qu'est-ce qui a déclenché cette inadéquation?

Une société pyramidale nous a façonné depuis plus de dix mille ans. Mais quelque chose nous bouleverse aujourd'hui. Le numérique crée une organisation plus horizontale. Partage, collaboration, don... Des systèmes émergent et préfigurent le monde de demain. Par exemple, lancées en même temps, les encyclopédies Encarta et Wikipédia étaient concurrentes. L'une bénéficiait d'un gros budget, d'une immense équipe. Elle est morte aujourd'hui. Wikipédia partait de rien, mais est devenue l'un des sites les plus visités. Quand la propriété est collective et l'usage partagé, donnez 1, vous obtiendrez 100. L'intelligence collective créé le succès.

L’innovation économique et sociale va-t-elle se faire sur la toile?

Pas sur la toile, mais via la toile. Regardez les Amap (Association pour le maintien d'une agriculture paysanne, ndlr), réseaux de petits producteurs qui vendent des paniers de légumes. La récolte existe physiquement. Tout comme le canapé des couchsurfeurs. Le web relie et cartographie les initiatives, rassemble des gens différents. Il aide à prendre conscience de la variété des intelligences collectives. Mais les innovations sociales sont bien réelles. Elles naissent d'une envie de se regrouper.

>>> Retrouvez l'ensemble des articles écrits par les étudiants de l'IPJ -Paris Dauphine dans le cadre de leur journal école avec 20 Minutes

 

A l’institut des Futurs souhaitables, vous organisez des voyages intellectuels dans le futur au travers de la Lab session. Qui en sont les explorateurs?

Tous les six mois, 25 personnes embarquent pour imaginer un 2040 idéal. Ces gens sont dans le système. Entrepreneurs, artistes, chômeurs, ONG: il y a une biodiversité culturelle folle, venue de tous les continents. Ils ont trois choses en commun: l'envie d'explorer, le courage d'oser monter à la vigie dans une zone de turbulences, et une grande bienveillance. Territoires, pédagogie, ou sécurité alimentaire, les conspirateurs veulent changer le monde, mais sont positifs avant tout. Car le futur est toujours vu de manière anxiogène. Nos explorateurs sont rebelles. Ils pensent que demain peut être génial.

Et que rapportent-ils de leurs périples?

Ils ramènent des signaux faibles, des faits porteurs d'avenir. Infimes, mais qui annoncent une grande rupture. Ces signaux montrent qu'un nouveau regard germe. Nous voulons prendre le temps d'écouter le bruit de la forêt qui pousse plutôt que celui des arbres qui tombent. Faire mieux avec moins, retrouver du qualitatif avec moins de quantitatif.

On trouve des conspirateurs positifs dans tous les pays du monde. Le mouvement des villes en transition né en Angleterre, par exemple, joue le jeu de la fin du pétrole, et se répand. Les indiens aussi nous donnent des exemples d'économie de la débrouille. C'est rassurant, ça prouve que nous allons dans le sens de l'histoire. Les «utopistes», les fous, ce sont ceux qui érigent des murs pour protéger l'ancien système.

Comment passer d'expériences innovantes à une transformation à grande échelle?

Nous observons pour l'instant des îlots d'émergence. De happy culteurs ici, des transitionners là bas, et une promesse de cohérence. Plusieurs stratégies s'offrent à nous. La première: lancer un grand mouvement social, une nouvelle donne politique. Mais rentrer dans le système ne produira pas l'effet escompté. On peut aussi montrer l'exemple, multiplier les solutions à travers des actes individuels, disséminer des bonnes nouvelles dans les médias. C'est plus lent, mais plus efficace.

Qui en seront les précurseurs?

La gouvernance politique devra aussi évoluer, mais elle sera la dernière. Les premiers? Les entrepreneurs. Ils reprennent une part de liberté que le système ne leur accorde pas, plein de jeunes relèvent des défis, avec agilité. Tout est en train de changer, mais ce n'est pas grave ! Notre siècle finit en 2014 et tant mieux. Nous ne disons pas «crise» mais «métamorphose».

A quoi ressemblera le futur?

On ne prédit pas le futur, on imagine des futurs souhaitables. Nos experts croient que le partage peut structurer une société. Un partage des richesses, mais aussi des connaissances, des responsabilités... Un système de gouvernance non pyramidal fonctionne à petite échelle. Est-il transposable à 9 milliards d'individus? Le productivisme dans un monde fini atteint ses limites. Quitte à se planter, il faut affréter des caravelles, bidouiller comme des hackers, craquer le système. Nos explorateurs en sont à leur huitième voyage et la forêt qui pousse fait de plus en plus de bruit.

Propos recueillis par Elia Vaissière