D'où vient notre goût du risque?

Société On a tous besoin de vivre des situations de danger pour se sentir exister...

Marianne Clonta
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«Indiana Jones» ou comment Junior se retrouve face à des situations dangereuses, voire délirantes, par simple goût du risque.
«Indiana Jones» ou comment Junior se retrouve face à des situations dangereuses, voire délirantes, par simple goût du risque. — 20 minutes - Magazine

La société occidentale s’ennuie. Voilà ce que pense Stéphane Hugon, sociologue et fondateur d’Eranos, cabinet d'études spécialisé dans la sociologie de l'imaginaire. «Au cœur d’un monde qui doute de ses fondements et de ses utopies — croire en Dieu, fonder une famille, estimer l’entreprise, se battre pour ses idéaux, être citoyen, faire la révolution, etc. — et qui déconseille de prendre des risques, les gens finissent par s’ennuyer. Et pour tromper cet ennui, chacun essaie à sa manière de se donner des frissons et de vivre des choses extraordinaires.»

Pour le sociologue, l’Histoire se répète: «Le XIXe a aussi été une époque de doute et d’ennui. Et puis le “romanesque” est apparu. C’était le moyen d’injecter de la fiction dans la réalité de la vie de tous les jours, des choses que, de toute façon, personne ne pouvait faire. Au XXIe siècle, le romanesque s’appelle “frisson”.» La grande différence étant qu’aujourd’hui tout va plus vite: Internet, réseaux sociaux, culture de l’immédiateté, plus rien ne dure, tout se répète et tout est addictif.

Le frisson comme moyen d’expression

Sipa

Notre goût du risque, du frisson ou de l’extrême, viendrait donc du besoin de se réinventer et tout simplement de vivre des choses extraordinaires? C’est en tout cas ce que nous fait comprendre Tom Pagès, référence mondiale de FMX (freestyle motocross), actuel leader du classement des Red Bull X-Fighters 2015 et vainqueur des Finist’Air Show 2015. «Le FMX, c’est mon moyen d’expression. Dès que je mets le casque et que je suis sur la moto, je suis bien. Le risque fait partie de mon sport, et je pense que s’il n’y avait pas de risque, j’aurais fait autre chose. Le stress me fait avancer, il me fait me surpasser. C’est un challenge permanent contre soi-même.»

Huw Evans/Rex Shutterst/Sipa

Alan Boydell, ancien de Google France, cofondateur de l’agence Fifty-Five et ironman (triathlète longue distance) en puissance, avoue que l’addiction est partout: il faut juste savoir l’orienter. «Lorsqu’on est passionné par son travail, la frontière avec le plaisir devient floue. Quand je me suis remis au sport, c’est parti d’une envie de reprendre ma vie en mains et de rétablir certains équilibres. Mais je savais aussi que ça devait passer par le développement d’une nouvelle “obsession”, suffisamment forte pour contrecarrer l’attrait du travail.»

Le spectacle nous fait exister

En un mot, le goût du risque et de l’extrême est «une manière de vivre une émotion plus forte que l’émotion précédente», dixit Stéphane Hugon qui ajoute: «Et c’est pour cela qu’on arrive très rapidement à des choses extrêmes. On le voit dans beaucoup de domaines: la pornographie, la culture du trash… mais aussi dans le sport.» Cédant à la surenchère et aux phénomènes de mode, le besoin de prendre des risques prend très vite des proportions énormes... et des airs de spectacle.

Car l’autre élément important est notre besoin et notre envie de nous mettre en scène. Se faire remarquer permet clairement d’exister aux yeux des autres, mais aussi à ses propres yeux. Et là encore le sport extrême est un excellent ambassadeur! «Toute société riche accueille en son sein la vision de la mort. Car ayant évacué le risque de survie et de danger, elle va chercher artificiellement des expériences de frisson, des plus petites aux plus grandes, pour gagner de la légitimité et mériter de vivre», conclut Stéphane Hugon.

Le besoin de se dépasser

United International Pictures (UIP)

Et c’est ainsi que le besoin de se dépasser apparaît. Car c’est bien connu, plus on en fait, plus on veut en faire et mieux on veut faire. Tom Pagès cherche l’excellence: «Persévérer c’est chercher le meilleur, l’excellence, améliorer ses performances et sa technique, mais aussi faire évoluer son sport. Il faut que mes figures soient parfaites.» Et à Alan Boydell de conclure: «J’y ai vite pris goût. On essaie de repousser les limites de notre corps et de notre esprit, d’améliorer ses temps, de faire mieux que la dernière fois. Mais, il y a tellement d’incertitudes que l’on sait toujours que juste finir, quelque part, c’est gagner.»

>>>Retrouvez l'ensemble de notre dossier «Goût de l'extrême» réalisé à l'occasion de la sortie en salle du film Everest, le 23 septembre.