Champions d’Europe, les Français? Peut-être pas en foot ni en basket, mais sur le terrain du collaboratif, les tricolores explosent les scores. Selon une étude du parlement européen publiée début mai, l’Hexagone compte 36% d’utilisateurs de plateformes collaboratives contre 19% en Espagne, 8% au Royaume-Uni, ou 2% à Chypre, le dernier de la classe. Comment expliquer le fait que la France soit une terre plus fertile que ses voisins européens? Selon les experts, la réponse est à la fois culturelle et économique.

Une culture «très française»

«A la base, AirBnB est arrivé sur le marché français pour répondre à un besoin: celui des particuliers d’arrondir leurs fin de mois et des visiteurs de se loger à moindre frais», rappelle Ronan Kervadec, président de la Fédération des plateformes collaboratives et cofondateur de Boaterfly, plateforme de location de bateaux entre particuliers. «Dans un contexte de crise économique, les plateformes collaboratives apportent une alternative à laquelle n’ont pas forcément recours des pays au plus fort pouvoir d’achat.»


Grégoire Leclerc, président de l’Observatoire de l’ubérisation, confirme cette analyse et pointe, à titre d’exemple, «une forte culture du marché de l’occasion» qui pousse le pays à se diriger vers les plateformes du type Le Bon coin, l'un des précurseurs de l’économie collaborative en France. «En Allemagne (20% d’utilisateurs) ou au Danemark (14%), le pouvoir d’achat est plus élevé qu’en France, donc les gens se tournent moins vers cette économie de la bonne affaire», ajoute Grégoire Leclercq.

Les experts relèvent également un tissu de start-up françaises très «prometteur», encouragé par une réglementation favorable à la création d’entreprise. Le gouvernement français estimait l’année dernière à plus de 270 le nombre d’entreprises de l’économie collaborative. Un chiffre sans doute dépassé de loin aujourd’hui. Sans compter les associations comme La Recyclerie sportive ou la plateforme de repas intergénérationnels Paupiette, qui sont également des acteurs de l’économie collaborative.

Des initiatives encore peu connues

Si beaucoup se réjouissent du développement de l’économie collaborative en France, le champion ne doit pas se reposer sur ses lauriers, au risque d’y perdre la pole position. Ainsi, il reste difficile, pour les jeunes pousses, de s’imposer face aux  mastodontes du secteur. «Le succès de certaines plateformes comme AirBnB a poussé les politiques à encadrer cette activité, à faire parler de ces nouveaux usages et donc à faire bouger les lignes, analyse Laetitia Colcomb, organisatrice du salon d'économie collaborative Share Paris, qui aura lieu en septembre. Mais ce type de plateformes fait de l’ombre à d’autres initiatives plus fragiles économiquement. Je pense par exemple à Bedycasa (logement chez l’habitant) ou Trocmaison (échange de maisons)».

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Le logement est un des secteurs de l’économie collaborative les plus populaires. Selon l’étude du cabinet PwC, le logement représentait en 2015 15,5 milliards de dollars de transactions en Europe sur les 28 milliards engrangés par les secteurs de l’économie collaborative les plus populaires (financement participatif, marché du travail en ligne, transport et logement).

Le salon Share Paris a pour objectif de démocratiser l'économie collaborative auprès du grand public. Crédit: Share Paris

Le salon Share Paris a pour objectif de démocratiser l'économie collaborative auprès du grand public. Crédit: Share Paris

Un des grands défis des acteurs de l’économie collaborative est justement d’aller au-delà de ces usages bien connus en communiquant sur des pratiques encore confidentielles. «L’économie collaborative est trop souvent perçue par le grand public à travers l’unique prisme de la consommation collaborative, remarque Laetitia Colcomb. Le partage de savoirs et de connaissances, l’apprentissage ou encore les civic techs restent méconnus.» Le but du salon Share Paris est justement de démocratiser ces différents secteurs auprès du grand public.

Fidéliser les utilisateurs

Autre difficulté à dépasser pour les plateformes de mise en relation entre particuliers: fidéliser leurs utilisateurs. Il paraît en effet assez tentant, pour un jardinier amateur, de ne plus passer par une plateforme de jobbing à partir du moment où il s’est créé un réseau qui fera régulièrement appel à lui. Le président de la Fédération des plateformes collaboratives n’est pas inquiet. «Les utilisateurs préféreront toujours payer un peu plus pour avoir accès à un outil technologique innovant et simple d’utilisation», assure-t-il.

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Justement, Laetitia Colcomb pense que ces plateformes ne peuvent pas se contenter de jouer le rôle d’intermédiaire ou de marketplace. «Elles doivent être de vraies prestataires de services avec tout ce que cela induit: qualité de service, information et veille, accompagnement des utilisateurs.» C’est  ce que propose le service Cowash, un pressing collaboratif qui s’assure des compétences des indépendants qui lavent et repassent le linge de particuliers avant de les embaucher. Cowash effectue ensuite un suivi régulier de ces travailleurs.

Une «révolution» à encadrer

Quand une majorité d’acteurs du collaboratif parlent volontiers de «révolution», d’autres évoquent la  confiance encore fragile des français dans ces nouveaux usages. Notamment à cause d’un cadre réglementaire peu clair pour le grand public en matière de fiscalité et de droit du travail. L’Europe évoque d’ailleurs, dans son rapport, « les multiples défis» à relever face à l’ampleur du phénomène. «Nous avons besoin d’une stratégie européenne pour ouvrir la voie à un écosystème harmonisé et dynamique, composé de règles spécifiques», explique le député Nicola Danti, dans un communiqué.

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Un décret français visant à réglementer la responsabilité sociale des plateformes collaboratives a été publié trois jours après le rapport européen. Objectif: permettre aux travailleurs indépendants de bénéficier d’une protection sociale et d’un droit à la formation. Un «premier pas» pour les avocats spécialistes du droit du partage.