Il met les pieds dans le plat. Pour Didier Chenet, président du Groupement national des indépendants (organisation qui fédère 26.000 restaurateurs, hôteliers, traiteurs), «3.000 restaurants clandestins» exercent actuellement en France. Cette formule choc désigne en fait les particuliers qui proposent des repas fait maison contre rémunération. Un secteur dont se sont emparées plusieurs plateformes collaboratives ces derniers mois, pour tenter de surfer sur la tendance.

Sur place ou à emporter?

Ces plateformes peuvent être divisées en deux grandes catégories. Il y a celles qui proposent des dîners chez l’habitant, comme Voulezvousdîner ou Vizeat. Les autres, comme Comuneat, Super Marmite (qui ne prélève pas de commission), ou Monvoisincuisine, se spécialisent dans la vente à emporter: on achète une part de tarte ou de gâteau chez un particulier, mais on ne mange pas chez lui. Les plateformes payantes se rémunèrent avec une commission sur le prix de vente, autour de 15% généralement.

Ces nouveaux acteurs sont très critiqués par les restaurateurs. Didier Chenet assure que ce n’est pas par peur de la concurrence, mais qu’il s’agit de protéger le  consommateur. Selon lui, les cuisiniers amateurs ne feraient «aucune déclaration fiscale» et ne sont donc pas soumis aux contrôles d’hygiène.

La confiance d’abord

Qu’en pensent les sites, accusés de fermer les yeux sur le travail au noir? Pour Anouck Talban, fondatrice de Monvoisincuisine, «les personnes inscrites doivent déclarer ce qu’elles gagnent à l’administration.» De fait, cette déclaration fiscale ne relève pas de la responsabilité des plateformes, qui misent sur le sens civique des internautes.

D’autres sites, comme Monpetitcuistot, dont le lancement est prévu en octobre, préfèrent anticiper. «Une fois enregistré chez nous, un cuisinier amateur aura 30 jours pour se déclarer en tant qu’auto-entrepreneur» affirment Victor Selle et Sacha Lamyeiche, les créateurs.

Concernant l’hygiène, quasiment tous les sites Internet ont mis en place une «charte qualité» que les cuisiniers amateurs doivent respecter: utiliser des produits frais, non périmés, dans une cuisine propre. Selon Théo de Bentzmann, fondateur de Comuneat, «on n’est pas la police donc on ne peut pas punir. En revanche, les clients peuvent signaler les abus sur le site, et noter les cuisiniers.» Comme dans beaucoup de secteurs de l’économie collaborative, ces transactions culinaires sont basées sur la confiance.

Un modèle économique fragile

Autre point sensible de ce nouveau secteur, le niveau de rémunération des amateurs qui font la cuisine. Les plateformes interrogées l’affirment, personne n’amasse des fortunes en vendant des plats ou en préparant des diners pour les touristes. «Aujourd’hui, aucun de nos hôtes ne fait plus d’un repas par semaine, ce n’est pas ça qui va les faire vivre», assure Matthieu Heslouin de Voulezvousdiner. Une analyse confirmée par Camille, cuisinière amateur. «Pour un bo bun que je vais vendre 10€, j’en ai au moins pour 4 ou 5€ de courses.  Sur certains plats je ne fais presque pas de bénéfices.»

La conséquence de ces faibles rémunérations, c’est que les plateformes non plus ne récoltent pas beaucoup de bénéfices. La faute à la fameuse «masse critique» à atteindre pour que le réseau soit rentable, c'est-à-dire un nombre d’utilisateurs minimum pour que le site puisse décoller.  «Le système ne marche que si vous avez un cuisinier proche de chez vous, et on n’est pas présents partout», reconnait Théo de Bentzmann.

L’Etat s’en mêle

L’administration suit de près cette nouvelle forme de restauration. «Une réunion du comité de la filière restauration est prévue à l’automne, assure le cabinet de Martine Pinville, secrétaire d’Etat au Commerce. Le sujet sera abordé à ce moment-là.»

Plusieurs sites ont d’ailleurs déjà reçu une visite de la DGCCRF, l’organisme de l’Etat chargé de lutter contre la fraude. Avec des prérogatives limitées, puisque «contrôler des particuliers qui ne sont pas inscrits en tant que professionnels, c’est impossible, tant qu’il n’y pas de signalements par les services de l’Etat», insiste le cabinet. Cuisiniers amateurs et restaurateurs professionnels continuent donc chacun de cuisiner de leur coté, en attendant une évolution de la législation.

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