La rue Oberkampf (Paris 11ème) manque d’animation pour un vendredi. Normal, ce coin prisé des noctambules n’est arpenté le matin que par quelques costard-cravate pressés. Je monte les quatre étages d’un bâtiment datant des années 80. Tania m’ouvre la porte de son appartement. Nous nous sommes rencontrées sur OfficeRiders.

Ce site met en relation des particuliers avec des «workers» nomades. Les premiers désirent louer leur appartement pendant leur absence. Les seconds, eux, recherchent un nouvel environnement pour avancer sur leurs projets.

Nouveau, atypique, ce concept proposé par OfficeRiders est-il aussi propice au travail que dans des bureaux classiques?

Du café à portée de main

L’annonce postée par Tania propose, pour 10 euros la journée, «un petit appartement lumineux» doté du wifi, d’une télé et d’une machine à café. En partant, j’ai glissé dans un sac à dos mon laptop, mon téléphone portable, les chargeurs sans oublier mes calepins remplis de notes. Le lieu est conforme à la description.

Hormis de brèves discussions dans la cour de l’immeuble, l’appartement est très calme. Parfait pour réaliser des interviews téléphoniques. Tania vient aussi de faire son arrivée sur le site. «Comme je ne savais pas trop comment je devais te recevoir, je t’ai préparé trois capsules Nespresso et j’ai sorti un service vaisselle pour ton déjeuner», m’informe-t-elle.

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Récolter des compléments de revenus, c’est ce qui a motivé Tania à s’inscrire. Mais pas uniquement… Employée d’une agence de publicité, la jeune femme se dit sensible à l’esprit d’entraide. «Je côtoie régulièrement des freelance, je sais que c’est dur de bosser toujours de chez soi», explique celle qui veut «apporter une bouffée d’air frais».

Quand Tania me quitte pour se rendre au travail, je parcours l’appartement des yeux. Dans mon champ de vision? Un canapé et un lit moelleux. La tentation de faire rapidement un break est grande. Heureusement, les ristrettos à portée de main sont d’un bon secours.

Travailler en musique

La machine à café vrombit aussi au cinquième étage d'un immeuble de la rue de la Grange Batelière, dans le 9e arrondissement. Jane Pederson loue son somptueux appartement de 120 m2 depuis plusieurs mois. Elle accueille des «riders» (terme employé pour qualifier les travailleurs qui réservent un logement via le site) qui occupent différentes pièces sans se déranger.

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Jane Pederson (avec ses deux filles) loue son appartement sur OfficeRiders à des travailleurs nomades. C. Chopin/20 Minutes

Prévenante, Jane Pederson apporte du café avec des barres chocolatées à ses occupants. Cette adepte des services collaboratifs explique: «Ce service me plait car il favorise les rencontres.» Des rencontres un brin lucratives: elle mutualise les gains générés par la location d’une chambre de son appartement sur Airbnb et ceux provenant de la location sur OfficeRiders.

Barthélémy Etievant, président de The Wild Room, a loué une lumineuse pièce au fond de l’appartement pour se réunir avec deux des membres de l’association de production audiovisuelle qu’il a fondée. La petite équipe s’anime en discutant, sur fond de musique rock. «D’habitude, nous sommes hébergés par la Maison des Associations mais c’est fermé durant l’été», explique le trentenaire.

Celui qui a déjà «ridé» chez Jane Pederson salue au passage l’efficacité du service: «En un clic, j’ai réservé une grande pièce pour quatre personnes et il est possible de fixer des rendez-vous professionnels. En plus, ce n’est pas trop cher.»

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Barthélémy, Marc et Alexandre profitent d'une grande pièce de l'appartement de Jane Pederson. Ils ont connu le site OfficeRiders par le bouche-à-oreille. C. Chopin/20 Minutes.

«Arrêter le gâchis des espaces vides»

Permettre à qui le souhaite de louer des appartements à petits prix, c’est l’ambition des fondateurs de OfficeRiders. Depuis fin avril, la location immobilière entre particuliers à la mode Airbnb se duplique version professionnelle.

C’est en Californie, à San Francisco, que ce concept a été développé par trois Français grâce à une campagne de financement participatif. Leur philosophie? «Arrêter le gâchis d’espaces vides pour leur redonner du sens en les rendant utiles à d’autres», affirme Florian Delifer, l’un des cofondateurs. «D’autant que la demande est là», ajoute le jeune homme.

De plus en plus d’indépendants, d’entrepreneurs et de freelance peinent à dénicher un espace de travail à Paris car le foncier coûte trop cher. Sur le site www.bureauxlocaux.com, le prix moyen du mètre carré au mois pour une location dans la capitale est en moyenne de 500 euros. Pour trouver des tarifs plus arrangeants, c’est direction les zones périphériques ou la province.

Ces loyers sont à mettre en miroir avec la rémunération variable des travailleurs nomades, qui, pour beaucoup, ne roulent pas sur l’or. «En 2017, la France comptera 17% de travailleurs freelance et indépendants», affirme Marc-Arthur Gauthey, du think tank Ouishare.

«C’est désormais hors du monde salarié que s’effectue la recherche d’un travail plus adapté à l’état de nos technologies et de nos désirs», écrit Diana Filippova, autre membre du think tank, dans le manifeste Société collaborative: La Fin des hiérarchies.

Le temps du décollage

Mais encore faut-il que ce nouveau bataillon de travailleurs soit avertit de l’existence de ce service. L’annonce de Tania indiquait une capacité d’accueil de deux personnes mais aucun autre «worker» ne l’a contactée.

Trop récent, OfficeRiders ne joue pas dans la même cour que Airbnb qui brasse des millions d’utilisateurs. Depuis son récent lancement, le site regroupe 130 espaces mais seulement 35% a déjà accueilli des «riders». Atteindre la masse critique est un vrai challenge.

«Il faut le temps que ça décolle», juge avec confiance Florian Delifer. Les dix premiers arrondissements de Paris sont les plus demandés, d’après les fondateurs de OfficeRiders, qui fédère aujourd’hui 1.500 personnes – «riders» et hébergeurs confondus. L’ambition prochaine est de se développer dans d’autres villes françaises mais aussi à l’étranger.

«Briser les codes du marché»

Au risque d’entrer en concurrence avec des espaces de coworking, des lieux de travail partagés favorables à la sociabilisation? Leur nombre ne cesse d’augmenter. En Europe, on en recensait 2.500 en 2014, selon les chiffres de coworkingeurope.net.

Cette même envie de «briser les codes du marché» anime l’équipe de OfficeRiders mais avec en creux le souhait de «casser les prix en proposant une offre plus simple, atypique et conviviale».

Quand on fait les comptes, ce service est moins cher pour ceux qui «rident» fréquemment dans des logements, dont les prix sont compris entre 8 et 10 euros. Ceux avoisinant les 15 euros se rapprochent des abonnements de certains espaces de coworking comme La Mutinerie dans le 9e dont le temps plein revient à 290 euros TTC.

Autre différence? OfficeRiders ne compte pas se limiter au coworking mais souhaite élargir son offre pour des événements, réunions et pourquoi pas shooting. Ce service pair-à-pair n’est pas le seul sur le marché hexagonal. Burolao vise à connecter les start-up et les freelance avec les particuliers ayant de l’espace à louer.

Son fondateur Edouard Winia met à disposition son propre appartement moyennant 9 euros sur… OfficeRiders. Rester fidèle aux valeurs d’entraide, c’est le souhait des acteurs de ce nouveau marché collaboratif.