Difficile de savoir si la polémique suscitée par Deliveroo au beau milieu de l’été a eu des répercussions économiques sur la start-up. Mais l’annonce n’a pas été complètement digérée par les internautes. «C’est l’exemple frappant de ce que le libéralisme a de plus pervers…», lâche Nicolas. «Moi je continue à faire appel à eux mais du coup, je donne des pourboires», réagit de son côté Pierre-Louis, sur la communauté Facebook «Moi Jeune» de 20 Minutes. A partir du 28 août, l’entreprise britannique de livraison de repas à vélo rémunérera la totalité de ses livreurs français à la course (5,75€ à Paris, 5€ en province) et non plus à l’heure. Les quelque 600 travailleurs indépendants de Deliveroo concernés par cette décision devront se plier à leur nouveau contrat, ou simplement, aller voir ailleurs. Mais où?

Un projet de coopérative de livreurs  

En réaction à ce modèle, Jérôme Pimot, membre du syndicat de coursiers à vélo Clap, s’est entouré d’une équipe de  militants tous adeptes du mouvement Nuit Debout, pour monter une Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), nommée Coopcycle. Ce projet vise à rassembler les bikers en coopérative de livreurs, pour leur assurer une protection sociale et une rémunération «entre 15 et 20€ de l’heure». C’est en tout cas ce à quoi rêve Jérôme Pimot.

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Pour l’instant, le projet au stade embryonnaire est loin de rassembler livreurs, restaurateurs et consommateurs. «Il y a encore plein de coursiers qui sont très contents de travailler pour ces plateformes, qui se diront toujours "c’est déjà ça", même si on leur demande un jour de bosser pour 2 ou 3€ la course!» Jérôme Pimot n’a pas non plus la certitude que les accros à Deliveroo voudront consommer de manière plus éthique, mais il garde espoir. «C’est difficile de motiver les gens à arrêter de faire appel à ce genre de service, mais quand je vois comment ça réagit sur les réseaux sociaux, je me dit qu’il commence à y avoir une prise de conscience.»

Un partenariat avec la Ville de Paris?

Le syndicaliste compte sur le soutien des collectivités locales pour que Coopcycle ait une chance d’évoluer. En avril dernier, son groupe de travail a été reçu par Antoinette Guhl, adjointe à l’Economie sociale et solidaire (ESS) à la mairie de Paris, pour plancher sur un partenariat avec la Ville.

Mais la rencontre n’a pas fait mouche. «A ce stade, on ne nous a pas vraiment pris au sérieux», se rappelle Jérôme Pimot. De son côté, Antoinette Guhl se dit «très favorable à la création d’une coopérative qui garantira les droits des travailleurs indépendants», mais reste prudente: «Il faut nous présenter un projet plus abouti, pour voir dans quelle mesure la Ville de Paris peut s’impliquer.»

Jérôme Pimot, porte-parole du syndicat Clap, souhaite créer une coopérative de livreurs à vélo. Crédit: Sevgi/Sipa

Jérôme Pimot, porte-parole du syndicat Clap, souhaite créer une coopérative de livreurs à vélo. Crédit: Sevgi/Sipa

François Hurel, président de l’Union des auto-entrepreneurs, salue l’idée d’une coopérative. Mais le soutien de l’Etat lui semble indispensable pour que des modèles alternatifs aient une chance de s’imposer face à Deliveroo et consorts. «L’énergie que les livreurs mettront à créer de nouveaux modèles dépendra du coup de pouce que leur donnera le gouvernement Macron sur leur statut d’indépendant.» Un terme profondément «ironique» en ce qui concerne les travailleurs de Deliveroo. François Hurel fustige en effet l’impossibilité, pour les coursiers de cette entreprise, de travailler pour d’autres plateformes de livraison à vélo, sous peine d’être rayé de la liste. «Ils sont au contraire dépendants de Deliveroo! Comme Uber, cette entreprise représente les dérives les plus extrêmes de l’économie collaborative.»

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Il y a pourtant des raisons de croire que de vrais modèles collaboratifs peuvent naître parallèlement à ceux qui se contentent de surfer sur la tendance. En France, la coopérative de chauffeurs de taxi Gescop réunit plus de 1.000 travailleurs indépendants. Malgré une baisse de son chiffre d’affaire l’année dernière, elle a réussi à survivre face à la montée en flèche d’Uber ou de Heetch. Il aura cependant fallu 40 ans à Gescop pour asseoir sa réputation… De quoi inspirer Jérôme Pimot et son équipe, et de se rendre compte du chemin qu’il reste à parcourir.