La Loupe. Bourgade de moins de 4.000 habitants, dans les plaines verdoyantes du Perche. C’est ici, à 1h30 de Paris, que s’arrêtent les travailleurs indépendants en quête de grands espaces. Quinze minutes de voiture les séparent du lieu dit «La Luchonnière», où se trouve Mutinerie Village, un corps de ferme au beau milieu des prairies bucoliques, qui existe depuis trois ans.

Antoine, designer, a installé son atelier à Mutinerie Village. Crédit: A.Bertier / 20 Minutes

Antoine, designer, a installé son atelier à Mutinerie Village. Crédit: A.Bertier/20 Minutes

Une façade aux couleurs pastel, de vieilles granges en rénovation, un potager de permaculture, des vergers et des pâturages sur 47 hectares... Ce lieu rustique propice à la déconnexion appartient à la famille d’Antoine et William Van Den Broek, deux frères cofondateurs de Mutinerie, l'un des premiers espaces de coworking à Paris.

«On avait besoin de ne pas être tout le temps à Paris, d’avoir un espace de travail plus agréable», explique William. Un concept qu’il résume en un mot: «workation», contraction de «work» (travail) et «vacations» (vacances).

>>> A lire aussi: Dis-moi qui tu es, je te dirai ou «coworker»

L’idée: travailler tout en s’octroyant des moments de pause salvateurs. «C’est pas pour ça qu’il faut nous considérer comme une bande de néo soixante-huitards qui passe son temps à jouer de la guitare autour du feu», se défend William. La particularité de ces travailleurs digitaux est surtout de pouvoir travailler de n’importe où, à partir du moment où ils disposent d’une connexion Internet.

«J’étais abattu par la vie en entreprise»

Tout au long de l’année, Mutinerie Village accueille des petits groupes de coworkers, souvent trois ou quatre personnes, qui restent en moyenne une semaine, parfois plus. Samuel, écrivain de discours d’hommes politiques et de chefs d’entreprises, en est à son 4e séjour dans cet environnement champêtre. «Je vais peut-être rester ici tout l’été… Je le conçois un peu comme ma résidence secondaire.» Une résidence aux airs de «rendez-vous des alcooliques anonymes, plaisante Samuel. Chacun raconte comment il a réussi à s’affranchir de son boulot, à gagner sa liberté.»

Samuel, écrivain, travaille sur la terrasse de Mutinerie Village. Crédit: A.Bertier / 20 Minutes

Samuel, écrivain, travaille sur la terrasse de Mutinerie Village. Crédit: A.Bertier/20 Minutes

Samuel a choisi d’être indépendant après avoir trop longtemps subi cette sensation d’être «un rat en cage». «J’étais abattu par la vie en entreprise», lâche-t-il dans un soupir. «Les gens en ont marre du cadre de la boite avec une hiérarchie classique, abonde Grégoire Leclercq, président de la fédération des auto-entrepreneurs. Ils veulent plus de liberté, mais font aussi face à plus de solitude. Ce genre d’espace permet de récréer du lien social.»

A ses heures perdues, Samuel observe Antoine, designer industriel, fabriquer des objets en bois dans son atelier installé à Mutinerie Village. Tous sont signés du clin d’œil local «création perchée».

Un espace de travail doublé d’une grande coloc’

Soirée autour du feu après la journée de travail. Crédit: A.Bertier / 20 Minutes

Soirée autour du feu après la journée de travail. Crédit: A.Bertier/20 Minutes

Mais Mutinerie village ne se limite pas à l’aspect réseautage du coworking. Ce corps de ferme est aussi un espace de «coliving» qui prend des airs de grande coloc’. Entre deux sessions de travail intensives, les freelance cuisinent ensemble, proposent des activités et dorment en chambre ou en dortoir. Le tout pour 60€ par jour.

«Pour moi, être logé-nourri-blanchi pour ce prix-là, ce n’est vraiment pas cher. Même si j’ai mon loyer à Paris, je trouve un bien-être ici qui vaut la peine de mettre ce prix», explique Samuel. Comme les autres coworkeurs de Mutinerie Village, Samuel a l’habitude de «payer pour travailler». L’accès illimité à Mutinerie Paris lui coûte 290€ par mois.

DSC_0242

L'arrière de la maison ne dévoile qu'une toute petite partie de Mutinerie Village qui compte 47 ha de terrain. Crédit: A.Bertier/20 Minutes

En France, ce concept vacances-travail pour les freelances est encore très peu développé. Il existe d’autres espaces de coworking ruraux, à l’instar de 50 coworking, dans les Yvelines, qui possède aussi son partager en permaculture et des champs de colza à perte de vue. Mais aucun ne propose une offre de coliving.

En revanche, à l’étranger, des projets essaiment petit à petit, sur le mode un pied dans le travail, l’autre dans l’eau: Hubud à Bali, Sun and Co en Espagne, Surf office au Portugal… Des espaces où les indépendants se ressourcent deux ou trois semaines par an. Un des projets les plus fous en la matière est Coboat, un catamaran de 30 mètres de long qui peut accueillir 20 personnes avec, à bord, un Wi-Fi haut débit. Coût de l’escapade: 3.800€ par mois… A ce prix là, mieux vaut prendre de «vraies» vacances.

Travailleur nomade

William, cofondateur de Mutinerie village, et Antoine, designer, dans le potager de Mutinerie Village. Crédit: A.Bertier / 20 Minutes

William, cofondateur de Mutinerie village, et Antoine, designer, dans le potager de Mutinerie Village. Crédit: A.Bertier/20 Minutes

«Les gens qui viennent travailler ici sont en quête de sens. Souvent, ils se questionnent sur leurs choix de vie», explique William, cofondateur de Mutinerie village. Comme Alexandre, 32 ans, qui rêve de vie à la campagne et de permaculture, mais qui passe pour l’instant le plus clair de son temps à coder derrière son ordinateur. Le développement web est une profession que les gérants de Mutinerie village ont l’habitude de croiser.

«Ils peuvent se permettre de travailler de n’importe où, explique William. Ici, un développeur qui fait son code est au calme, concentré.» Damien oscille ainsi entre longues heures de travail dans la mezzanine de la grange en rénovation, et détente sur la terrasse ensoleillée. A 25 ans, ce jeune homme est un véritable travailleur nomade, son sac de 40 kg toujours sur lui, et les Canaries ou la Thaïlande comme maisons provisoires, où il retrouve d’autres communautés de coworkers. Pas de loyer fixe, pas d’attache, juste un ordinateur comme outil de travail et sa gouaille comme lien social.

>>> Retrouvez tous les articles de 20 Minutes sur l'économie collaborative

Moment de pause avec un poulain de 6 jours pour ces coworkeurs. Crédit: A.Bertier / 20 Minutes

Moment de pause avec un poulain de 6 jours pour ces coworkeurs. Crédit: A.Bertier/20 Minutes

A 3 km de là, la petite bande s’offre une balade à cheval. Les lignes de code ou de discours sont bien loin dans les esprits. Tout le monde se laisse happer par les paysages qui se dévoilent au rythme du trot dans les prairies.

«Je m’étais dit que je devais travailler sept heures aujourd’hui. Tant pis, je finirai plus tard ce soir», lance Damien, le sourire aux lèvres en caressant un poulain de 6 jours. S’il n’y parvient pas, pas de panique.Car Damien l’admet sans complexe: «Ceux qui veulent bosser à fond ne viennent pas ici».