Et si demain, tous les exploitants agricoles fabriquaient eux-mêmes leurs outils à partir de plans gratuits? C’est l’un des rêves de l’Atelier paysan, une coopérative fondée en 2011. Julien Reynier le chargé de développement détaille le principe: «on développe et on diffuse des outils conçus directement par les exploitants».

Des agriculteurs-concepteurs

Concrètement, l’Atelier paysan recense les innovations en faisant le tour des fermes. Dès qu’une machine est jugée intéressante, elle est analysée. Des techniciens s’occupent d’élaborer des plans détaillés ainsi qu’un tutoriel: «C’est un peu comme le montage d’un meuble Ikea» explique Julien Reynier. Les agriculteurs ne sont pas mis de côté: ils participent à toutes les phases de conception.

A Chambéry (Savoie), Franck Vuillermet est l’un de ces paysans créateurs. En 1995, il reprend l’exploitation maraîchère de son père, avec peu de moyens. Il décide alors de construire sa propre bineuse, avant tout pour économiser de l’argent : «celles du commerce coûtent entre 5.000 et 6.000 euros, pour une utilisation peu fréquente.» Pendant une dizaine d’années il va développer sa machine : «j’ai commencé avec des socs attachés à une poutre derrière le tracteur, puis j’ai affiné au fur et à mesure».

Coût divisé par 4

Sa machine est finalement repérée par l’Atelier paysan. Elle est décryptée, ses plans sont élaborés, mis en Open source.  Aujourd’hui, n’importe quel agriculteur peut les télécharger sur internet. Une vraie fierté pour Franck Vuillermet : «Pour des petits producteurs comme moi, la meilleure solution c’est souvent de construire soi-même les outils. Mon invention marche, autant en faire profiter les autres.»

Environ une trentaine de machines comme celle de Franck ont ainsi été développées par l’Atelier paysan. Sur le site on tombe par exemple sur une dérouleuse à plastique ou encore un outil pour désherber. Pour Julien Reynier, «à standard comparable, les outils qu’on promeut coûtent quatre fois moins cher que dans le commerce. Après, ça reste des bases de réflexions, les agriculteurs peuvent les adapter et partager les nouvelles versions avec nous.» C’est le principe de l’Open source: chacun peut apporter sa pierre à l’édifice.

Barrière à l’entrée

Pourtant il existe des limites à cette pratique de l’Open source. L’une d’entre elles, c’est le savoir-faire. Même si des plans de machines sont disponibles gratuitement, encore faut-il avoir les notions de bricolage nécessaires pour pouvoir les fabriquer.

L’Atelier paysan est bien conscient de ce risque: «Nous organisons des formations d’auto-construction trente fois par an environ» explique Julien Reynier. «On loue un hangar et on apprend aux agriculteurs à souder et découper les métaux. A la fin de la session, ils sont autonomes pour construire les machines.»

 Un vrai réseau social

Parmi les 400 agriculteurs passés par ces ateliers, on trouve Matthieu Dunand. Ce maraîcher bio est installé près d’Annemasse (Haute-Savoie) depuis 2008. La formation a été une vraie révélation pour lui: «Je ne suis pas du tout issu du milieu agricole, donc j’avais peur d’être limité au niveau des techniques de fabrication. Le fait d’avoir fait cette formation a fait sauter ces peurs. Aujourd’hui je suis en pleine auto-construction d’une maison. Comme quoi tout est possible!»

Ce qui a aussi marqué Matthieu, ce sont les discussions avec des maraîchers plus expérimentés: «Au début tu viens pour apprendre à fabriquer, mais le plus intéressant c’est l’échange avec les autres. Aujourd’hui je suis toujours en contact avec d’autres participants, et on continue d’échanger sur le forum de l’Atelier paysan.»

Un projet politique

Créer un réseau, changer les mentalités, c’est aussi le but de la coopérative, au-delà de la simple construction de machines: «C’est un projet politique» reconnait Julien Reynier, «on veut donner des moyens et des ressources pour développer une agriculture à taille humaine».

Pour l’instant le projet séduit surtout les petites surfaces agricoles, mais cela ne l’empêche pas de rêver: «Le défi c’est d’attirer les agriculteurs conventionnels pour qu’ils puissent faire autrement. Aujourd’hui les chambres d’agricultures restent dans la promotion d’un modèle plus concentré. Ça ne prépare pas vraiment l’agriculture de demain…mais on est là pour transformer les pratiques et les manières de faire.»

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