Pourquoi les Français préfèrent acheter qu'emprunter des objets

ma vie écoco Pendant son expérience 100% collaborative, notre rédactrice a tenté d’emprunter gratuitement des objets sur plusieurs plateformes. Tout ce qu’elle a obtenu est un achat d’occasion...

Adèle Bertier

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Le partage d'objets entre particuliers en est encore à ses balbutiements.
Le partage d'objets entre particuliers en est encore à ses balbutiements. — Caiaimage/Rex Feature/Rex/Sipa

Les entrepreneurs de l’économie collaborative ont beau y croire dur comme fer, le partage d’objets ne fait pas encore l’unanimité. D’après mon expérience, en tout cas. Et pourtant, on voudrait tous y croire, moi la première. Dans le cadre de mon expérience 100% économie collaborative, j’ai fouiné sur Mutum et Smiile, deux plateformes qui proposent ce service.

J’aurais peut-être eu plus de réponses si j’avais demandé à mes «voisins» cette perceuse qui n’est utilisée en moyenne que quinze minutes sur tout le cycle de vie de l’objet, un exemple toujours évoqué par les défenseurs du partage de biens. Seulement voilà, pas de chance: c’est d’un mixeur plongeant dont j’ai besoin. Moins sexy mais tout aussi utile que la perceuse, cet objet va surtout me permettre de ne pas gâcher les légumes récupérés dans mon Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne).

«Il faut que les gens soient plus réactifs»

Ma recherche de mixeur plongeant sur l'application Mutum. Crédit: A. Bertier/20 Minutes
Ma recherche de mixeur plongeant sur l'application Mutum. Crédit: A. Bertier/20 Minutes

Après plusieurs demandes infructueuses auprès des utilisateurs de Mutum, je tombe sur le profil du cofondateur du site, Frédéric Griffaton. Lui aussi a en sa possession le précieux sésame... Mais je n’aurais pas dû m’emballer: une fois de plus, mon message reste sans réponse. En vérité, Frédéric Griffaton s’est récemment lancé dans «un autre projet», et Mutum, qui annonçait avant l’été 2017 plus de 60.000 utilisateurs, a été tout récemment racheté par un business angel.

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Pourtant, le cofondateur de la plateforme, Matthieu Jeanne-Beylot, assure avoir enregistré plus de 5.000 échanges d’objets depuis la création du site, il y a trois ans. Et Mutum ne fait pas que des déçus. En Vendée, Frédérique cumule des points sur le site en prêtant des jeux en bois, et emprunte à son tour des outils de bricolage pour l’appartement de sa fille à Paris, ou des vélos quand elle part en vacances. «Je trouve géniale l’idée de partager plein de choses qu’on n’utilise pas tout le temps», témoigne-t-elle.

Les biens et services proposés dans mon quartier à Paris. Crédit: capture d'écran Smiile.com
Les biens et services proposés dans mon quartier à Paris. Crédit: capture d'écran Smiile.com

Pour Matthieu Jeanne-Beylot, qui reprend les rênes de la start-up, c’est donc le fonctionnement du site qu’il faut revoir, plutôt que le concept basé sur le partage d’objets. «Pour l’instant, trop peu de personnes ont téléchargé l’application mobile, et sur la plateforme web, les internautes ne consultent pas leurs messages. Il faut qu’on amène les utilisateurs à être plus réactifs.»  

Sur Smiile, aucun problème de réactivité. Ma demande reçoit une réponse dès le lendemain. Mais une fois encore, je n’atteins pas mon objectif. Kevin me propose d’acheter son mixeur d’occasion (5€), et non pas de me le prêter.

Le marché de l’occasion, un frein au partage d’objet?

«En France, on a une forte culture du marché de l’occasion», rappelait Grégoire Leclerc, cofondateur de l’observatoire de l’ubérisation, dans 20 Minutes. Mais côté prêt d’objets ou échange gratuit de services, «la prise de conscience est très lente», constate Smiile. «Chez nous, chaque utilisateur fixe sa propre règle du jeu: vente, location, échange, don… Etre uniquement sur du partage d’objets, on n’y croit pas», indique la direction de la start-up.

Selon Emilie Morcillo, experte de l’économie collaborative, la contrainte pour partager un objet est encore trop importante par rapport à l’acte d’achat. «Souvent, il faut laisser une caution pour emprunter l’objet, en plus de devoir convenir d’un rendez-vous qui convient aux deux parties et de se déplacer parfois loin». Bref, tous ces freins n’encouragent pas à changer ses habitudes.

En revanche, «ce type de plateforme a le mérite d’éveiller un peu les consciences et de permettre aux gens de se rendre compte qu’on peut s’échapper un peu de la société de consommation», souligne Julien Vidal, créateur du site «Ça commence par moi». Le trentenaire, qui a tenté de prêter sa boîte à outils et d’emprunter une scie sur Mutum, a subi exactement les mêmes déboires que moi avec le mixeur plongeant tant convoité. Résultat: chacun a fini par se rencarder auprès de ses voisins, en allant tout simplement… Frapper à leur porte.