Pour Hugues Sibille, du Labo de l'ESS, Deliveroo fait partie de la branche capitaliste de l'économie collaborative.
Pour Hugues Sibille, du Labo de l'ESS, Deliveroo fait partie de la branche capitaliste de l'économie collaborative. — U. Amez/Sipa

Analyse

Pourquoi l’économie collaborative n’est pas de l’économie sociale et solidaire

On a tendance à les confondre, mais beaucoup de choses séparent l’économie collaborative et l’économie sociale et solidaire...

Si on pouvait coller une étiquette à chaque chose, ça nous faciliterait la tâche. Mais comme l’illustre Hugues Sibille, président du Labo de l’économie sociale et solidaire (ESS), «définir l’économie collaborative, ce n’est pas aussi simple que de dire, "ça, c’est un pot de yaourt"».

L'exemple le plus connu, dans l'économie collaborative, est BlaBlaCar. Crédit: Sipa
L'exemple le plus connu, dans l'économie collaborative, est BlaBlaCar. Crédit: Sipa

Encore au stade de concept, chacun y va de sa petite définition. Avec un principe fédérateur: l’économie collaborative se base sur la vente, l’échange ou le partage entre particuliers. BlaBlaCar, ça vous dit quelque chose? Ce n’est que l'acteur le plus connu qui cache les centaines d’entreprises rattachées au terme «collaboratif».

Définir l’ESS, c’est déjà plus facile car les statuts juridiques lui fixent un cadre. Associations, coopératives, mutuelles, fondations à but solidaire et certaines entreprises y ont leur place. Résultat: le secteur représente aujourd’hui près de 2,3 millions d’emplois, soit plus de 10% de l’emploi salarié en France.

On y trouve des centaines de structures, du Crédit Mutuel aux associations de commerce comme Artisans du Monde. Aussi différentes soient-elles, toutes répondent au cahier des charges du Labo de l’ESS: «Utilité sociale, coopération, ancrage local adapté aux nécessités de chaque territoire et de ses habitants.»

Que ce soit dans l’ESS ou dans l’économie collaborative, la notion de «partage» est tellement présente qu’on tombe facilement dans la confusion. Chez «20 Minutes», on vous propose un jeu des quatre (et non pas sept) différences entre ces deux milieux aux frontières poreuses…

1 - Dans l’ESS, la lucrativité est limitée

Dans l’économie collaborative comme dans l’ESS, il est bienvenu de générer des bénéfices. Mais la différence porte sur ce qui en est fait. «Les structures de l’économie sociale et solidaire les consacrent à l’objectif de maintien ou de développement de l’activité de l'entreprise, et les réserves obligatoires ne peuvent pas être distribuées», explique Hugues Sibille.

>>>Retrouvez tous les articles de «20 Minutes» sur l'économie collaborative

Open food facts est un genre de Wikipédia spécialisé dans le décryptage des aliments. Crédit: openfoodfacts.org
Open food facts est un genre de Wikipédia spécialisé dans le décryptage des aliments. Crédit: openfoodfacts.org

On ne peut pas dire que ce soit la philosophie des licornes de l’économie collaborative comme BlaBlaCar ou Airbnb. Le spécialiste parle carrément de modèles «capitalistiques», puisque le but est de «rémunérer les investisseurs». Cela fait pourtant bien longtemps que l’économie collaborative ne se limite plus aux deux mastodontes.

«L’association Open Food Facts (une base de données en open source sur les produits alimentaires) se rapproche du modèle social et solidaire, mais ça reste de l’économie collaborative», illustre Hugues Sibille. De même, des modèles collaboratifs comme les réseaux d’échanges locaux, type Smiile, ne génèrent aucun profit.

2 - Des modèles de gouvernance distincts

Par définition, le système capitaliste s’oppose à la distribution du pouvoir. Certaines plateformes comme Deliveroo sont même accusées de prolétariser leurs travailleurs qui n’ont d’indépendant que le statut. La coopérative de livreurs à vélo Coopcycle, actuellement en cours d’élaboration, pourrait se rapprocher de ce principe de gouvernance plus horizontale façon «une personne égale une voix». Le modèle, propre aux structures de l’ESS, est encadré par la loi du 31 juillet 2014.

Les structures de l’ESS, quel que soit leur statut juridique, ne peuvent par ailleurs pas être revendues, contrairement aux start-up de l’économie collaborative. «Le Crédit coopératif, par exemple, ne pourrait pas être racheté. C’est contraire aux principes de l’ESS», illustre Hugues Sibille, ancien vice-président de cette banque et aujourd'hui président de sa fondation.

3 - La notion de pair-à-pair est propre à l’économie collaborative

Pour faire simple: avant, quand on avait besoin d’une ponceuse, on allait la louer chez un professionnel. Aujourd’hui, on va sur Le Bon Coin pour se mettre directement en relation avec d’autres particuliers. Location, achat, partage de frais… Les plateformes jouent uniquement un rôle d’intermédiation.

Elles réinventent ainsi notre rapport à la consommation. L’ESS va quant à elle mettre la solidarité au cœur de sa stratégie, et non pas le pair-à-pair. C’est le cas de La boîte à champignons par exemple, qui emploie des salariés en réinsertion, ou de Mamie Foodie, dont on a souvent entendu parler sous le terme «collaboratif», alors qu’il s’agit d’un traiteur qui emploie des seniors.

Marie accueille des jeunes chez elle pour déguster un plat, grâce à la plateforme Paupiette. Crédit: A.Bertier/20 Minutes
Marie accueille des jeunes chez elle pour déguster un plat, grâce à la plateforme Paupiette. Crédit: A.Bertier/20 Minutes

Encore une fois, les frontières entre les deux secteurs sont loin d’être étanches, et le président de la fondation Crédit coopératif est le premier à le reconnaître. La plateforme Paupiette, par exemple, met directement en relation des jeunes et des seniors pour partager un repas. Elle a donc les caractéristiques de l’économie collaborative.

En même temps, Paupiette a tous les attributs de l’ESS: structure juridique associative, absence de bénéfices, objectif de solidarité envers les jeunes et les personnes âgées… L’important, pour la jeune créatrice de Paupiette, Enora Goulard, n’est pas d’intégrer une catégorie, mais de «créer du lien social». Tout simplement.

4 - Données des utilisateurs: une vision différente

«Les données des utilisateurs deviennent l’enjeu stratégique majeur des plateformes collaboratives», lance Hugues Sibille. Côté ESS, gagner de l’argent grâce à la data est «totalement contraire à l’idéologie du secteur», assure le spécialiste.

Comme le rappelle le portail juridique Net-iris.fr, «avec le numérique, les données personnelles peuvent circuler facilement, contre rémunération pour le titulaire du fichier». La priorité, pour éviter cet écueil, est d’encadrer le secteur collaboratif. Selon Hugues Sibille, «il faut organiser une régulation internationale de la gestion de ces données, au même titre que la régulation financière. Mais aussi créer des coopératives de données qui permettent aux consommateurs de rester maître de l’usage de ces datas».

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La loi en matière de protection des données va être durcie à partir de mai 2018 et les infractions seront passibles d'amendes infligées par la Cnil pouvant s'élever jusqu'à 3 millions d'euros. Vous l’aurez compris: vu les zones grises autour de l’économie collaborative et les polémiques qui en découlent, difficile pour les acteurs de l’ESS d’admettre que l’on confonde les deux. On ne rigole pas avec la solidarité…