Ils traversent les Amériques en mode alternatif

RENCONTRE Trois copains de lycée sont partis six mois pour réaliser un road trip 100% collaboratif…

Clémence Chopin

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Mathieu, Rodolphe et Ivan sur un toît de San Francisco avec leur panneau Share, récupéré au Ouishare Fest 2014.
Mathieu, Rodolphe et Ivan sur un toît de San Francisco avec leur panneau Share, récupéré au Ouishare Fest 2014. — The Sharing Bros

C’est en sac à dos et chaussures de rando’ que trois jeunes baroudeurs ont découvert l’économie collaborative. De juillet 2014 à février 2015, Mathieu, Rodolphe et Ivan ont sillonné les Amériques du Nord au Sud pour réaliser un périple très alternatif. «The Sharing Bros», tous trois âgés de 25 ans, ont vécu une expérience humaine très forte, au terme de laquelle ils ont mûri leur vision de l’économie collaborative.

Une histoire de rencontres

«On s’était un peu perdu de vue depuis le lycée. En 2013, on se retrouve tous les trois à une soirée où on a parlé de nos voyages. Chacun était sur un continent différent. Rodolphe a fait du couchsurfing en Ouganda tandis que moi j’en faisais au Chili et Mathieu louait un appartement à Amsterdam sur Airbnb», raconte Ivan Chauveau de Quercize.

«Il fallait absolument monter un projet ensemble autour de cette nouvelle économie. Les journaux commençaient à l'évoquer mais surtout en termes de levées de fonds. Alors que, pour nous, le collaboratif, c’est avant tout des histoires et du partage», ajoute le jeune homme, aujourd’hui salarié de BlaBlaCar.

Moment de détente à Valparaiso au Chili. The Sharing Bros
Moment de détente à Valparaiso au Chili. The Sharing Bros

Cette promesse de manger, dormir, se déplacer à la sauce collaborative, ces jeunes diplômés d’écoles de commerce l’ont tenue. Flou au départ, le projet, soutenu par de nombreux donateurs sur une plateforme de crowdfunding, s’est dessiné au fil de lectures et d'entretiens. La participation, l'année dernière, des garçons au OuiShare Fest leur a assuré de discuter avec un maximum d'acteurs influents de l'univers collaboratif.

«Le plus judicieux, c’était de mettre en lumière toutes les facettes de l’économie collaborative avec du story telling. Aller à la rencontre d’autrui pour comprendre les enjeux du collaboratif s’est imposé comme une évidence», continue Ivan Chauveau de Quercize. Une web-série, riche d’une dizaine de vidéos, dévoile le périple des «Sharing Bros» et les interviews d’entrepreneurs locaux qu’ils ont réalisées.

L’écart entre le Nord et le Sud

Ce road trip de six mois était donc le meilleur moyen d’aller «à la découverte des 1001 visages de ces acteurs» et analyser leurs motivations. Les garçons n’ont pris que deux fois l’avion sur l’ensemble du périple. Ils ont atterri à Vancouver au Canada, ont traversé 15 pays – parcourus 21.000 km – pour décoller de Rio de Janeiro au Brésil, direction le retour à Paris.

Arpenter les Amériques du Nord au Sud, c’était aussi pour les «Bros» l’occasion de voir les multiples façons de faire du collaboratif. Le Nord, avec des plateformes web mondialement connues, est le berceau de l’économie pair-à-pair, tandis que le Sud tâtonne. «Dans ces pays, c'est compliqué. Les plateformes sont moins présentes car le taux de pénétration d’internet est faible et les gens ont peur de passer par ce canal pour payer. Il faut rajouter à ça le manque de confiance dans les sites eux-mêmes.»

Rodolphe, Mathieu et Ivan en train de présenter leur projet lors d'une conférence avec des étudiants. The Sharing Bros.
Rodolphe, Mathieu et Ivan en train de présenter leur projet lors d'une conférence avec des étudiants. The Sharing Bros.

Pour toutes ces raisons, Mathieu, Ivan et Rodolphe ont dû revenir à des pratiques traditionnelles... comme le stop. «Il n’y a pas de définition précise pour caractériser cette nouvelle économie, chacun se construit la sienne. Pour moi, ce sont tous les échanges qui passent entre particuliers. Du coup, le stop c’est du collaboratif», justifie Rodolphe Strauss.

Autre conséquence: comme les sites entre particuliers sont encore trop peu nombreux, les initiatives collaboratives se répercutent à une échelle micro-locales. Mathieu Bernard affirme: «Dans une ville du Pérou, des habitants collaient des stickers pour indiquer les lieux et horaires de passage de bus». Cette opération solidaire rappelle une sorte de crowdsourcing à l’ancienne pour pallier les carences de l’Etat. Sans oublier que l’esprit de partage et d’entraide véhiculé vise à replacer les citoyens au cœur du jeu politique. «A Porto Alegre, au Brésil, ça se traduit par la participation des citoyens dans l'affectation d'une partie du budget», renchérit le jeune homme.

«Un coup de gueule contre le modèle dominant»

Férus des valeurs du partage depuis qu’ils ont découvert la pensée de Rachel Botsman, les trois jeunes copains sont comme les porte-parole de cette nouvelle économie. «On fait du prosélytisme dans l'optique de sensibiliser le maximum de personnes», affirme Ivan. Pour Rodolphe, c'est aussi une manière de «pousser un coup de gueule contre le modèle dominant».

Cette expérience de six mois leur a ouvert l’esprit. L’économie collaborative n’est pas synonyme de consommation collaborative. Car ce nouvel écosystème affecte autant l’éducation que la finance sans oublier la production grâce aux Fab Lab et autres makers. «On avait une vision un peu réductrice au départ», concède Mathieu.

Pour autant, les garçons sont lucides concernant les limites et travers de la «sharing economy». Ils prônent ainsi une intervention étatique pour un meilleur encadrement. La précarisation des travailleurs à la demande est l’un de leurs sujets de préoccupation. Sans être une véritable révolution, cette économie en plein essor est pour les compères une alternative capable de remettre l’humain au cœur des échanges. Leur ambition d'ici quelques années: passer à la vitesse supérieure. Après le voyage, place à la création d'une start-up collaborative.

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