Pour voir pousser des projets, devenez le banquier de vos élus

financement participatif Les citoyens devront-ils à l’avenir financer eux-mêmes les projets de leurs villes? C’est ce que propose le civic crowdfunding... 

Adèle Bertier

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Avec Collecticity, les élus empruntent de l'argent auprès des citoyens pour financer des projets.
Avec Collecticity, les élus empruntent de l'argent auprès des citoyens pour financer des projets. — Rego Korosi/CC Flickr

D’un côté, des collectivités locales en manque de dotations. De l’autre, des citoyens en quête de sens, prêts à s’engager davantage. Le civic crowdfunding, dernière trouvaille des professionnels du financement participatif, émerge doucement en France. Le principe: solliciter le portefeuille des citoyens pour qu’ils voient se concrétiser des projets pour leur commune, et leur permettre ainsi de devenir «acteur» de leur territoire.

Collecticity propose, depuis septembre 2016, une version bien spécifique du civic crowdfunding et encore unique en France: chacun peut investir dans un projet proposé par une collectivité locale et en retirer des bénéfices. Un concept que Julien Quistrebert, fondateur de Collecticity, résume sans détour: «Il s’agit de savoir si les citoyens veulent s’auto-aider ou pas. Si la population ne se mobilise pas, il n’y a pas de projets.» Rénovation d’une église, construction d’une aire de jeux ou de logements éco-responsable… Les mairies s’en remettent au bon cœur de leurs habitants.

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Et les impôts, censés contribuer au financement de ces infrastructures? «Ce n’est pas suffisant, indique Julien Quistrebert. Les gens ne se rendent pas compte que les collectivités françaises sont obligées d’emprunter entre 15 et 20 milliards d’euros par an aux banques pour financer leurs projets.» Selon le cabinet d’études Standard and Poor's, le recours à l’emprunt de l’ensemble des collectivités locales françaises devrait atteindre les 19 milliards d’euros cette année.

Les dotations de l’Etat aux collectivités, en baisse depuis des années, ne compensent pas non plus le manque à gagner. Une situation qui ne changera pas, voire pourrait s’empirer sous la présidence d’Emmanuel Macron qui souhaite baisser de 60 milliards d’euros les dépenses publiques, et prévoit notamment 10 milliards de dotations en moins pour les collectivités locales.

Un désengagement des pouvoirs publics?

Mais si Collecticity se tourne vers les citoyens, c’est aussi à cause des banques, qui sont de plus en plus frileuses. Le citoyen devient la dernière option pour investir. «Au lieu de verser des intérêts aux banques, votre commune vous les verse, à vous. Si le projet voit le jour, le bénéfice est double: vous avez gagné de l’argent grâce aux intérêts, et une nouvelle structure près de chez vous.» A l’étranger, ces méthodes sont déjà bien développées. Un exemple: Kansas City, dans le Missouri, a financé un programme semblable au Vélib' parisien en récoltant 420.000 dollars via le site Neighbor.ly.

Outre-Atlantique, les critiques vis-à-vis du civic crowdfunding vont bon train. Notamment sur le risque, à terme, que les pouvoirs locaux se déchargent de leur mission. Pour le maire de Langouët, en Bretagne, il faut chercher un coupable du côté des banques et non pas des collectivités. «On a un projet novateur, bon pour nos habitants, et en plus, on est solvables mais on nous fait quand même barrage. C’est scandaleux!»

Sur Collecticity, les citoyens prêtent de l'argent aux collectivités. Crédit: Collecticity
Sur Collecticity, les citoyens prêtent de l'argent aux collectivités. Crédit: Collecticity

Daniel Cueff a déposé un projet d’habitat éco-responsable sur Collecticity fin 2016. Quand sa municipalité fait appel aux citoyens en novembre dernier, ceux-ci se montrent sceptiques. «Les gens étaient inquiets et ne comprenaient pas. Pourquoi faire appel à eux, qui paient déjà des impôts? On a dû organiser plusieurs réunions d’information, leur faire comprendre que pour chaque projet, on doit emprunter. Et que leur argent, en étant entre les mains de la collectivité, ne serait pas soumis à la spéculation.»

L’argumentaire s’est révélé payant. En un peu plus d’un mois, 37 personnes ont financé le projet de cette petite commune de 612 habitants à hauteur de 40.000 €. Elles seront remboursées à partir de janvier 2018, pendant sept ans, avec un taux d’intérêt de 2%.

Impliquer les citoyens, ne pas remplacer les pouvoirs publics

Tous les acteurs du civic crowdfunding sont d’accord sur un point: ces méthodes ne doivent pas remplacer l’action publique. D’ailleurs, les 40.000€ récoltés par Langouët représentent moins de 30% du montant total du projet. «L’idée du civic crowdfunding n’est pas de désengager le politique mais d’impliquer davantage le citoyen», explique Guillaume Desmoulins, fondateur de la plateforme de crowdfunding Co-city, qui propose aux participants de financer, sur la base du don, des projets solidaires en Ile-de-France de 250 à 16.000€.

Quid des inégalités territoriales que cela pourrait générer? «Tout dépend comment les élus envisagent leur rôle, explique Armel Le Coz, du collectif Démocratie ouverte. L’usage de l’impôt entraîne déjà des inégalités. Les élus savent qu’ils prennent moins de risque à investir dans les centres urbains, où la participation au vote est plus forte que dans les zones défavorisées où il y a un fort taux d’abstention.» 

Des freins mais de l’espoir

Selon Julien Quistrebert, le prêt aux collectivités pourrait largement se développer en France. Encore faudra-t-il que les citoyens opèrent une transition culturelle importante. «La France reste un pays très conservateur, on parle beaucoup d’innovations mais on agit peu», regrette le fondateur de Collecticity. Les citoyens sont encore habitués à ce qu’on les prenne par la main.»

Au-delà de ces freins culturels, les potentiels participants peuvent être découragés par des procédures exigeantes au moment de l’inscription. Rib, pièce d’identité, justificatif de domicile, lieu de naissance… La lutte anti-blanchiment d’argent mise en place par l’Etat français oblige dorénavant des plateformes comme Collecticity à récupérer les données des utilisateurs. Julien Quistrebert reste pourtant optimiste. Il est actuellement en négociation avec plusieurs collectivités pour des projets touchant aux énergies renouvelables, à l’éducation ou à la mobilité.

«Si je doutais du succès du civic crowdfunding, je ne me serais pas lancé là-dedans.» Il reste pourtant du chemin à parcourir. Collecticity compte aujourd’hui deux projets financé à 100% grâce à 59 investisseurs. Loin derrière la plateforme américaine Neighbour.ly, qui a réuni 11.000 investisseurs depuis sa création, en 2012.