INTERVIEW – Photographe sous-marin, Patrice Héraud s'est spécialisé dans les requins, et notamment le Grand Blanc. Il évoque sa passion pour un animal qui hante l'esprit de beaucoup de monde, notamment des surfeurs...

Alors que les attaques de requin sur l'île de la Réunion ont crée une peur générale, le photographe Patrice Héraud revient sur sa passion de cet animal qu'il craint toujours.

Comment est née cette passion pour animal à la réputation de tueur sanguinaire?

Alors que je travaillais comme photographe sous-marin, j'ai eu la chance en 1987 de partir sur une expédition pour tourner un reportage sur Rangiroa, un atoll de l'archipel des Tuamotu en Polynésie. Une légende y évoquait une passe aux 100 requins... J'ai plongé et y ai effectivement trouvé plusieurs centaines de requins gris. Cette espèce mesure entre 2m et 2,50m et est considérée comme potentiellement dangereuse et agressive, surtout en bande. Malgré le fait de me retrouver entouré de la sorte, cet animal m'a tout de suite fasciné. Je l'avais découvert avec le film «Les Dents de la Mer» et les reportages du commandant Cousteau, mais c'est à ce moment là que j'ai décidé d'en faire ma référence. D'autant plus que je ne pensais pas qu'un animal puisse avoir une haine aussi farouche de l'homme.

Vous ne les avez donc jamais craints?

Quand on plonge, contrairement au surfeur qui ne sait pas ce qui se passe sous l'eau, on voit ce qui peut nous arriver dessus et agir en conséquence. Mais ça ne m'empêche pas de les craindre pour autant. Je ne vais ni au zoo, ni au cirque. Le requin est un animal sauvage donc imprévisible, un prédateur. Tout peut arriver. Craindre ses réactions est un principe de sécurité. Le jour où cette crainte ne sera plus là, j'arrêterai donc de plonger avec eux.

Comment s'organise une séance photo?

Personnellement, je ne travaille que sur les îles Neptune, en Australie du Sud, où des populations d'otaries et lions de mer se sont installées, attirant ainsi le Grand Blanc en masse. Avant une plongée sur une expédition, on étudie toutes les conditions météo, notamment la visibilité, pour déterminer le type de cage avec lequel travailler (de surface ou de profondeur qui n'excédera pas 40 mètres). Une fois sous l'eau, si le requin se montre et affiche un comportement calme, je m'extrais de la cage pour ne pas être gêné par les barreaux, toujours dos à celle-ci pour pouvoir éventuellement faire un repli. Je suis toujours accompagné d'un plongeur de sécurité. Celui-ci devient mes yeux le temps que je fasse mes prises de vues. S'il juge que la situation peut devenir critique, ile me ramène à l'intérieur de la cage.

Privés de ce contact visuel, les surfeurs sont-ils les plus exposés?

Très souvent les surfeurs ont conscience qu'ils ne sont que des invités. Ils respectent l'océan et en acceptent les risques, comme un snowboardeur respecte la montagne tout en sachant qu'il peut être être emporté par une avalanche. Le requin est un opportuniste et choisira les moments où il se trouve en facilité d'attaque: au soleil couchant, dans une mer démontée donc troublée. Comme il n'a pas une très bonne vue, il va souvent confondre le surfeur avec un lion de mer ou une otarie. Il donnera alors une morsure d'exploration, mais celle-ci se révèle malheureusement souvent fatale. Pour autant, il ne faut pas tomber dans la psychose et se rappeler les statistiques. Il y a plus de chances de gagner au loto que d'être victime d'une attaque de requin.

Justement, celles-ci se sont multipliées sur l'Île de la Réunion ces dernières années, au point de créer une psychose. Quelle est selon-vous la solution pour remédier à cette crise?

J'ai beaucoup de mal avec les gens qui souhaitent un monde avec un océan entièrement aseptisé... Ce qui me gêne le plus, ce sont les décisions prises pour massacrer du requin. On le sait pourtant, tuer du requin pour tenter d'éliminer le risque n'a jamais fonctionné. Et ça ne fonctionnera jamais! Cela se révèle même pervers, car non seulement cela entretient la peur, mais en plus la pêche draine d'autres prédateurs, souvent des requins plus gros. C'est arrivé en Australie. En tuant des petits requins, ils ont attiré le Grand Blanc qui était déjà sur zone, mais placide. Il n'y avait alors pas de confrontation entre l'homme et l'animal. Aujourd'hui c'est plus souvent le cas.La seule technique qui fonctionne vraiment reste donc l'information et la prévention.

Recueilli par Lauren Horky

 

Fruit de 10 ans de travail, Patrice Héraud a sorti un livre consacré à sa passion et devenu une référence: «Le Grand Requin Blanc, du mythe à la réalité». Une partie des bénéfices de cet ouvrage sont consacrés à la recherche sur cet animal.