Les requins font frémir la Réunion

Rédaction 20 Minutes

— 

L'Ile de la Réunion a vu ses surfeurs disparaître depuis ces 5 dernières années.
L'Ile de la Réunion a vu ses surfeurs disparaître depuis ces 5 dernières années. — LIONEL CIRONNEAU/AP/SIPA

FOCUS – Aujourd'hui, l’Île de la Réunion présente un risque requin hors norme. Retour sur une angoisse dévorante...

Il y a encore 4 ou 5 ans, l'île de la Réunion était un petit paradis pour surfeurs en quête de vagues proches de la perfection. Aujourd'hui, presque plus personne n'y surfe. En cause? Les requins, notamment le bouledogue. Depuis avril 2011, un triste record de 17 attaques a été enregistré, dont cinq fatales. La dernière en date remonte au 22 juillet dernier sur le mythique spot de Saint-Leu. Un surfeur n'ayant pas été refroidi par l'arrêté préfectoral interdisant la pratique de son sport (1) a été mordu au poignet et au mollet.

Pour expliquer cette explosion des attaques, plusieurs hypothèses ont été avancées. Mais aucune ne fait l'unanimité. «Beaucoup de bêtises ont été dites sur le sujet», affirme d'entrée Florentine Leloup, présidente de l'association Shark Citizen. «Les requins bouledogues sont ceux qui ont le plus attaqué ces derniers mois et il y a probablement beaucoup de facteurs qui ont mené à cette recrudescence, dont certains qui nous échappent. Une étude touche à sa fin pour comprendre leurs déplacements et comportement autour du territoire.»

L'hypothèse d'un groupe de requins déviants

Pour autant, Florentine Leloup apporte quelques explications de facteurs ayant certainement contribué à ce phénomène. «Les requins bouledogues aiment les eaux saumâtres, c'est à dire le mélange de l'eau douce provenant de la terre et de l'eau salée de l'océan: à La Réunion, il y a de nombreux endroits qui lui sont donc propices (sorties d'étang, de ravines). Il faut également savoir que la commercialisation des requins bouledogues et tigres est interdite depuis 1999 pour des raisons sanitaires.

Par ailleurs, le finning est interdit dans les eaux réunionnaises depuis 2004. Dans ce laps de temps, leurs populations ont pu se développer voire doubler. Ce qui est certain aujourd'hui, c'est que beaucoup plus d'observations sont faites par les pêcheurs depuis plus de 5 ans. De plus, les attaques de ces 3 dernières années n'étaient pas des erreurs de la part du requin, puisqu'il s'y prenait à plusieurs reprises.» Ainsi, l'hypothèse d'un groupe de requins déviants est également considérée plausible par de nombreux spécialistes.

Conséquence de cette série noire, la psychose des dents de la mer s'est emparée de l'île et l'a plongée dans une crise sociale et économique sans précédent, baptisée «crise requin». « Celle-ci a une forte dimension sociale car elle mobilise une communauté de gens de la mer qui n'a pas été écoutée dès le départ par l'Etat. Au-delà de ça, elle impacte les passionnés et le regard que le grand public porte sur La Réunion et son océan.» Il faut dire qu'aujourd'hui, l'île fait face à un risque requin hors norme lorsqu'on le compare à celui accepté il y a 10 ans ou simplement à celui des autres pays comme l'Australie ou l'Afrique du Sud, réputés «sharky».

Un risque trop grand pour les surfeurs

Arrêté préfectoral ou pas, les touristes ont déserté l'île et les surfeurs ont, pour la plupart, choisi de ranger leurs planches au garage. Sur les 15.000 pratiquants recensés, ils ne sont plus que 200 à oser se mettre à l'eau. Qu'importe la tentation et la frustration engendrée. «L'envie d'y surfer est grande car les vagues sont magnifiques, parmi les plus belles au monde dans une eau chaude et translucide la plupart du temps. C'est dur de résister, mais pour moi le risque est trop grand. C'est pourquoi j'ai décidé de changer de "salle d'entraînement". Aujourd'hui il n'est plus possible d'y exercer mon métier en sécurité», regrette Maxime Huscenot, surfeur professionnel originaire de l'île, désormais installé à Capbreton (Landes).

Même son de cloche chez Johanne Defay, surfeuse du WCT elle aussi réunionnaise: «Même si je n'ai pas fait un seul séjour là-bas sans avoir surfé au moins une fois, je n'ai plus le réflexe de mettre ma planche dans la voiture pour partir me mettre à l'eau toute seule. C'est triste... Si j'y vais, je fais très attention. C'est toujours avec des amis, des personnes sous l'eau pour surveiller ce qui se passe (vigies), quand les vagues sont petites et que l'eau est claire. Mais je pense tout le temps aux risques, c'est inévitable.»

Des dispositifs pour sécuriser les spots

Reste maintenant à trouver les solutions pour sortir de cette crise, jugée comme étant «la résultante des manipulations de quelques scientifiques apprentis sorciers, des talibans de l'écologie qui agissaient au nom de la préservation à tout prix. Mais pour autant il n'est pas question d'éradiquer la population de requins bouledogues, car l'éco-système a besoin de cette espèce, mais de la réguler», explique Christophe Mulquin, conseiller municipal à Saint-Leu (2) et entraîneur des équipes de France de surf. Cette régulation passe par la reprise d'un pêche raisonnée.

Mais ce n'est pas tout. Pour sécuriser les spots, il estime qu'il faut «continuer de mettre en place des dispositifs tels que les smart-drumlines couplées à des stations d'écoute (déjà testées en baie de Saint-Paul), continuer le marquage des poissons pour pouvoir les étudier, et déployer des outils technologiques innovants: barrières électro-magnétiques, filets sur les sites où il est possible de les déployer, bouées intelligentes, informations en temps réel... On travaille sur plusieurs dispositifs pour repartir à l'eau comme avant.» Avec un risque qui serait jugé acceptable.

Lauren Horky

(1) L'arrêté préfectoral, pris fin juillet 2013, vient d'être reconduit une 3e fois. L'interdiction court désormais au moins jusqu'au 15 février 2015.

(2) Saint-Leu est le spot de surf le plus réputé de l'île de la Réunion, avec une longue gauche parfaite