Devenir artisan après un bac+5

Passion Si dans l’artisanat, un chef d’entreprise sur deux est encore issu de l’apprentissage, les cadres supérieurs sont de plus en plus nombreux à rejoindre les rangs…

Marianne Clonta
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La Boulangerie La Fille Du Boulanger se situe dans le 17e arrondissement de Paris et a ouvert en 2013.
La Boulangerie La Fille Du Boulanger se situe dans le 17e arrondissement de Paris et a ouvert en 2013. — LaFilleDuBoulanger/F. Vielcanet

Un artisan sur trois serait un reconverti. Sur les 80.000 à 100.000 porteurs de projet qui choisissent chaque année l’artisanat, un tiers exerçait auparavant un métier différent ou/et venait d’un tout autre horizon professionnel. Qui sont ces artisans d’un nouveau genre?

La passion d’une profession

Pourquoi devenir boulanger alors qu’on a un BAC+5 dans un secteur qui rémunère et embauche à, l’opposé du monde artisanal? Pour Anaïs Ramond, diplômée de l’université d’Assas (Paris II), de SupdeCo Reims et de l’Essec à Paris, c’est sans hésitation le besoin d’épanouissement et de réalité avec le monde. La jeune femme de 28 ans, qui a quitté la direction de la stratégie à BNP Paribas, a décidé d’ouvrir sa boulangerie au moment où son père, meunier, s’est retrouvé au chômage. C’était à son entrée à l’Essec.

«J’avais toujours rêvé d’ouvrir une boulangerie, je pensais que ça serait plus à 50 ans, après une belle carrière, mais, après deux ans et demi à BNP Paribas, et même si j’aimais beaucoup mon métier, je me suis rendue compte que je passais tout mon temps dans les avions, dans les hôtels toute seule, ou derrière un ordinateur. Je n’étais pas du tout épanouie», se souvient-elle. Avec ses deux frères, elle pousse son père à passer le CAP boulanger — indispensable pour ouvrir une boulangerie — et quitte tout pour ouvrir en 2013 sa boulangerie, La Fille du Boulanger, avec son père, à Paris. Ce choix, motivé par la passion du pain et par un besoin de contact avec les gens, ne l’a aucunement été par l’argent. «Mon salaire a été divisé plus que par deux», note Anaïs Ramond.

Patience et longueur de temps

Il n’empêche, si l’envie est primordiale, un tel changement d’orientation ne se fait pas sur un coup de tête. Sylvain Quidant a cofondé Cogitech Design, près de Dijon, qui fabrique des prototypes pour les designers et architectes. Pour lui, «il ne faut pas être un casse-cou. On doit se préparer, comme on prépare une expédition, et connaître ses limites.» Tout dépend aussi de l’âge auquel on se lance dans l’aventure. «A 20 ans, c’est forcément plus simple. Quand on est plus âgé, qu’on quitte un poste à responsabilité et un salaire fixe, là c’est plus compliqué. Il donc faut voir jusqu’où on peut aller.»

De son côté, Gilles Drut a démissionné d’un poste de directeur médical chez Sanofi à l’âge de 52 ans, après avoir bien mûri son projet de pressing vert, Ecostarnet. «J’ai attendu six mois de plus que la technologie nécessaire à mon projet se vende. C’était la condition sine qua non», précise-t-il. Les débuts pouvant être difficiles, il faut être prudent et patient. «On a galéré pendant quatre ans avant de bien démarrer», raconte Sylvain Quidant. Selon Anaïs Ramond, «il faut un plan B si ça ne marche pas. Pour moi, c’était le consulting», conseille Anaïs Ramond.

Concrétiser puis fiabiliser un projet

Si le projet est bien ancré, reste à le développer pour le rendre viable. Là, pas de secret, il faut se faire aider. «Les réseaux, comme le réseau Entreprendre, ont une multitude de compétences pour accompagner les gens à monter leurs sociétés», explique Sylvain Quidant. Anaïs Ramond propose, elle, de se tourner vers le syndicat de sa profession. «Les personnes n’y pensent pas, alors qu’ils nous aident pour tout: juridique, finances, stratégie… Nous, quand on a signé le bail, on l’a envoyé à la Chambre professionnelle des artisans boulangers-pâtissiers de Paris pour qu’ils le vérifient. Nous avons aussi trouvé notre comptable, spécialisé dans la boulangerie, auprès du syndicat. Il vaut mieux payer plus et prendre les spécialistes du domaine. C’est un investissement, mais ça paye à la fin.»

Enfin, les chambres des métiers et de l’artisanat sont là aussi pour accompagner le projet. Compétences, qualifications, formations, cadre législatif, tout y est. Le plus souvent, «créer son entreprise n’est pas forcément compliqué, la faire vivre après, beaucoup plus», dit Sylvain Quidant. Lancée en 2000, son entreprise Cogitech emploie aujourd’hui une quinzaine de personnes. «Nous avons été labellisé par l’Etat, 'entreprise du patrimoine vivant', pour notre savoir-faire dit 'exceptionnel'.» L’histoire d’Anaïs Ramond, est tout aussi belle: «A aucun moment je ne regrette mon choix. Nous sommes passés de cinq personnes à quinze personnes en deux ans, notre chiffre d’affaire a doublé et l’épanouissement personnel n’a pas de prix.»

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