Les courses de trot, un moment d’extase pour les drivers ?

PSYCHOLOGIE Au-delà de la passion, des phénomènes biologiques, mais aussi psychologiques font inlassablement revenir les jockeys à la course

Mireille Fournaise

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Jean-Michel Bazire, après sa victoire au Grand Prix d'Amérique 2019.
Jean-Michel Bazire, après sa victoire au Grand Prix d'Amérique 2019. — Patrick Gely/Sipa
  • Les drivers sont des compétiteurs et vivent des émotions fortes.
  • Passer la ligne d’arrivée en premier procure des sensations « indescriptibles ».
  • Celles-ci sont multiples : biologiques, physiques et psychologiques.

Le monde du trot ne connaît pas les vacances, ni les jours fériés. Qu’il vente ou qu’il pleuve, que cela soit Noël ou la saint Silvestre, des courses de chevaux ont lieu chaque jour. Un rythme effréné auquel se plient aussi les drivers, comme Matthieu Abrivard​ et ses 1.200 courses de trot par an en moyenne. « Rien que cette après-midi j’en ai six », lance le jockey de 34 ans, qui commence à faire partie « des vieux de la vieille ». Avec 2.200 victoires à son actif, le sportif pourrait être quelque peu désabusé et pourtant, après dix-huit ans de carrière il n’en est rien.

« On a toujours une âme de compétiteur, on part avec le couteau entre les dents », explique-t-il. « Lorsque l’on passe le poteau en tête, il n’y a pas d’émotion plus forte, c’est indescriptible, même s’il s’agit d’une petite course, assure quant à elle Camille Levesque, driver depuis 2004. Parfois dans le feu de l’action, on explose de joie, on ne se rend même pas compte de ce que l’on fait. » Les deux professionnels chevronnés reconnaissent cependant que certaines courses et victoires ont plus de saveur que d’autres.

L’adrénaline au rendez-vous

« J’ai gagné à quatre reprises le prix de Cornulier, raconte Matthieu Abrivard. La dernière fois, c’était il y a trois ans avec Bellissima, une jument dont je suis à la fois le propriétaire, l’entraîneur et le driver. Là, c’est une adrénaline et un sentiment particulier quand on passe le poteau d’arrivée, il y a une triple satisfaction et un soulagement. » Même ressenti pour Camille Levesque lorsqu’elle a remporté, le 3 février dernier, le grand prix d’Ile-de-France. « Cela ne partait pourtant pas bien, car avant le départ, à l’entraînement, mon cheval s’était mis au galop. Mais la course s’est finalement bien passée, au dernier tournant je savais que j’allais gagner, les derniers mètres étaient interminables. Quand j’ai finalement franchi la ligne d’arrivée, j’ai ressenti du soulagement, un « ouf ». Je me suis dit : “Enfin ! J’ai accompli ce que j’ai toujours voulu. Ça, c’est fait, je peux arrêter ma carrière sereine.” »

« Le soulagement vient avec la récompense, analyse la psychologue clinicienne Philippine Heraud. Cette récompense est à la fois biologique avec la sécrétion d’endorphine et de dopamine, physique par l’argent gagné, mais aussi psychologique, car il y a une reconnaissance et un retour sur le travail accompli qui contribue à l’estime de soi. Plus la tension est importante, plus la récompense l’est aussi. C’est ce qui nous fait y revenir. »

Mais la victoire n’est pas le seul stimulant. La course en elle-même aussi. « Lorsqu’on est lancé, on ne pense plus à la pression, on est dans notre truc », décrit Matthieu Abrivard. « On rentre dans une bulle qui va durer environ 3 minutes 30, enchaîne Camille Levesque. On n’entend pas les spectateurs qui encouragent, juste le bruit des sabots et parfois des jockeys qui crient. Il n’y a que la course, le monde autour disparaît. C’est une sensation unique que je ne ressens nulle part ailleurs. » « Ensuite quand tu prends l’avantage à 100 mètres de l’arrivée, quand tu sais que tu domines, c’est une sensation à part. On ne sent plus ses mains, on s’envole, on a l’impression d’avoir perdu 20 kg, d’être ailleurs », conclut son homologue masculin.

Un état que Philippine Heraud associe au « flow », un concept développé par le psychologue hongrois Mihaly Csikszentmihalyi​. Il s’agit d’un état d’extase que l’on atteindrait en couplant un haut niveau de compétence à un haut niveau de challenge. Ce dernier explique que les personnes qui aiment leur travail et sont bonnes dedans, accèdent à cet état dans les moments de concentration intenses. Ils ont alors une sensation d’extase qui se traduit par le passage à une autre réalité, n’appartenant pas à la vie quotidienne. Dans cette autre réalité, le corps disparaît, l’existence est temporairement suspendue. Les personnes savent exactement quoi faire, savent que c’est possible et qu’elles en ont les compétences. Elles perdent la notion du temps, s’oublient pour faire partie de quelque chose de plus grand. Au pas, au flow, au galop ?