Aux 24h du Mans, les défis du nouveau carburant fait à partir de raisin

COURSE Aux 24 heures du Mans (11-12 juin 2022), les voitures rouleront à l’Excellium Racing 100, un carburant 100% renouvelable imaginé par TotalEnergies. Une nouveauté qui n’est pas sans enjeux pour les constructeurs

A. H.
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Lors des 24H du Mans 2021, les voitures comme l'Hypercar #8 de l'écurie Toyoto Gazoo Racing, roulaient avec de l'Excellium Endurance, un carburant incorporant 10% de bioéthanol.
Lors des 24H du Mans 2021, les voitures comme l'Hypercar #8 de l'écurie Toyoto Gazoo Racing, roulaient avec de l'Excellium Endurance, un carburant incorporant 10% de bioéthanol. — Louis MONNIER (ACO)
  • Le même choix pour deux raisons différentes. Alors que la flambée des prix du baril d’essence, pousse de plus en plus d’automobilistes à convertir leur véhicule au bioéthanol, près de deux fois moins cher que l'essence, le monde de la course d’endurance met la main à la poche pour réduire son impact environnemental avec un carburant de compétition 100 % renouvelable
  • Contrairement à l'E85, produit à partir de céréales ou de betteraves, l’Excellium Racing 100 valorise des déchets de l’agriculture viticole française.
  • Aucune chance de le trouver chez votre pompiste préféré. Réservé à la compétition, le carburant a été conçu spécialement pour délivrer un haut niveau de performance sur toute la durée de la course… Soit 24 heures d’affilée lors des 24H du Mans.
  • De toute façon, à 7€/L son prix aurait dissuadé plus d’un curieux. C’est la rançon de la performance mais aussi de l’efficacité : d’après TotalEnergies, ce super carburant devrait permettre une réduction immédiate d’au moins 65 % des émissions de CO2 des voitures en piste.

Durable, dans tous les sens du terme. En endurance, les constructeurs doivent répondre à des contraintes de performance mais aussi de fiabilité plus élevées que partout ailleurs. Il était temps aussi pour la discipline d’amorcer le virage de la transition énergétique. C’est chose faite en 2022. Cette saison, les voitures roulent avec un carburant renouvelable produit sans la moindre goutte de pétrole. Une petite révolution qui concerne le championnat du monde de la Fédération internationale de l'automobile (FIA) -dont les 24 Heures du Mans 2022 -, et l’European Le Mans Series (ELMS). Avec un objectif : réduire d’au moins 65% les émissions de CO2 des voitures en piste.


Des délais courts mais une transition bien entamée

C’est TotalEnergies, fournisseur officiel et partenaire depuis 2018 de l’Automobile Club de l’Ouest, l’organisateur des 24h du Mans et du championnat du monde, qui a imaginé l’Excellium Racing 100. « Nous avons présenté le carburant aux constructeurs, en juillet 2021. Il y a eu des tests, puis il a été lancé en mars 2022, explique Romain Aubry, responsable technique compétition de l'entreprise française. Une démarche enclenchée après « 18 mois de travaux » puis « de nombreuses discussions avec les constructeurs engagés en endurance dont Porsche, Ferrari, Aston Martin, Alpine, ou encore Toyota », liste Romain Aubry. Lors de l'annonce, faite à l’été 2021, le directeur technique de Toyota Gazoo Racing, Pascal Vasselon, craignait pourtant que le timing soit trop juste pour la saison suivante. « Mais il était tellement important de faire ce pas, qu’on a essayé de trouver des solutions. Nos motoristes ont travaillé pendant plusieurs mois et nous avons pu valider l'endurance du moteur avec ce nouveau fuel en février 2022, sans changer les composants. »

La première course de la saison d’endurance, à Sebring le 18 mars, a en tout cas rassuré l’écurie du constructeur japonais, quadruple vainqueur consécutif au Mans. « On l'était déjà après les phases de validation interne mais là, on a dû rouler 7.000km avec deux voitures sans aucun problème, c’est une bonne chose. » En Floride, le pilote Ferdinand Habsburg a aussi pu constater les débuts de l’Excellium Racing 100. Titré au Mans en 2021 en LMP2, l’Autrichien est très engagé sur la protection de l’environnement. « Il n’y a pas d’odeur ou de son particulier, avec ce nouveau carburant, sourit le pilote de l’équipe belge W Racing Team. Le coût peut être un peu plus élevé, mais nous l’embarquons volontiers à bord. » En basculant sur un biocarburant, les constructeurs ont en effet dû mettre la main à la poche. « Recalibrer le moteur, les systèmes de contrôles d'injection, de l’allumage… tout cela représente un coût supplémentaire », livre Pascal Vasselon. « Le nouveau carburant coûte 6 à 7 euros du litre, précise Didier Laurent, journaliste sportif automobile. C’est un peu plus cher, mais en endurance, désormais, les Hypercars (la catégorie reine) consomment moins. Les constructeurs s’y retrouvent. » 

Une réflexion pour les équipements de série

Face à la nécessité d’aller vers une compétition plus verte, le monde de l’endurance et notamment les 24H du Mans servent de laboratoire grandeur nature pour les constructeurs. « Ils testent l’impact d’un carburant synthétique sur leur propre mécanique, retient Didier Laurent. Cela leur apporte aussi de l'information. » Pour Pascal Vasselon, « quand une catégorie de sport automobile migre vers ce genre de carburant, la perspective est aussi d'en tirer une technologie pour l'appliquer aux véhicules de route. » Convaincu de la nécessité de changer les mentalités, Ferdinand Habsburg se réjouit en tout cas de voir le monde de l'endurance évoluer. « C’est super que la course automobile utilise une énergie produite à partir de déchets (lire ci-dessous). L’important, pour réduire l’empreinte carbone, ce n’est pas seulement d’arrêter certaines pratiques, mais de trouver les bonnes alternatives. »

L’Excellium Racing 100, un enjeu pour l’environnement et la performance

Ne cherchez pas de pétrole, il n'y en a pas. « Aujourd’hui, l’éthanol est la molécule la plus utilisée dans les biocarburants, justifie Romain Aubry, responsable technique compétition chez TotalEnergies. Et la matière première de ce carburant ne contient pas une goutte de pétrole. » L’Excellium Racing 100 se compose pour la majeure partie de résidus issus de la viticulture. Le bioéthanol est obtenu après fermentation, distillation puis déshydratation de lies de vin et de marcs de raisin. Base principale de l’Excellium Racing 100, ce bioéthanol est mélangé avec de l’ETBE (produit à la raffinerie TotalEnergies de Feyzin, dans le Rhône), un carburant de substitution lui aussi 100% renouvelable. Enfin, un pack d’additifs de performance, issus de la technologie Excellium, complète la composition du prototype de TotalEnergies. Dont la compatibilité avec les voitures a été longuement mise à l'essai avant le test en conditions réelles, lors des 12H de Sebring. « Les constructeurs n’ont pas eu à changer les matériaux ou les systèmes d’injection, se réjouit Romain Aubry. Ils ont aussi pu tester des échantillons du carburant et s’assurer de pouvoir faire les réglages moteur nécessaires. Nous voulions que tout soit transparent. »