Comment les 24 Heures du Mans ont survécu (non sans mal) au Covid-19

COURSE L’édition 2020 est sur la dernière ligne droite mais l’événement a traversé de nombreuses perturbations avant d’aboutir à sa forme finale, à huis clos, les 19 et 20 septembre. Retour sur une organisation hors norme

M. F.

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Privé de son public, le circuit du Mans, dit aussi « circuit de la Sarthe », n'accueillera que 8.500 personnes, contre 250.000 en temps normal lors des 24 Heures du Mans. Lancer le diaporama
Privé de son public, le circuit du Mans, dit aussi « circuit de la Sarthe », n'accueillera que 8.500 personnes, contre 250.000 en temps normal lors des 24 Heures du Mans. — Yoann BOULAY / ACO;
  • Le grand jour approche pour l'épreuve reine de la course d'endurance
  • Décalée, compactée, rendue covid-friendly et vidée de tout public… La 88e itération des 24 Heures du Mans est la plus chamboulée de toute l'histoire de l'épreuve 
  • Les organisateurs refont le film avec nous de cette édition 2020 exceptionnelle à plus d’un titre

Patatras. Le 17 mars 2020, alors que le coup d’envoi des 24 H du Mans doit être donné dans très exactement trois mois, la France se confine pour lutter contre la propagation du coronavirus. Les événements sportifs et culturels sont supprimés un à un. La tenue de la course initialement prévue pour les 13 et 14 juin devient de plus en plus incertaine. « L’annulation n’a jamais été une option, se souvient Pierre Fillon, président de l’Automobile club de l’Ouest (ACO), en charge de l’organisation des 24 Heures du Mans. Notre démarche était inverse, nous réfléchissions plutôt dans ce sens : comment disposer de tous les atouts pour organiser cette 88e édition. »

Si bien que seulement quelques jours après le début du confinement, les organisateurs annoncent que l’évènement automobile est décalé au mois de septembre. L’angoissant J-89 devient un plus rassurant J-187. « Cela a été un ouf de soulagement pour toutes les parties prenantes qui avaient peur que l’événement ne puisse pas se tenir, raconte Vincent Beaumesnil, directeur sport de l’ACO. Il fallait que la course ait lieu. D’abord pour rester connecté à nos fans et puis pour que les écuries gardent leur gagne-pain. S’ils mettent la clef sous la porte, qui concourra en 2021 ? »

Des conditions de course bouleversées

Un petit retard de planning, mais de grosses conséquences dans les paddocks. Si à la mi-juin la nuit ne dure que huit heures, elle est de douze en septembre. « Les pilotes vont devoir conduire plus longtemps de nuit. La vision n’est pas la même, il faut s’adapter à l’éclairage, cela demande une autre forme de concentration qu’en plein jour », détaille Vincent Beaumesnil. Les températures seront également plus fraîches ce qui influe directement sur le choix des roues ou le réglage du refroidissement du moteur par exemple. « D’habitude, les teams élaborent la stratégie de course en se basant sur les courbes et les statistiques des éditions passées. Cette année, elles ont certaines données, mais aussi beaucoup d’inconnues ». Autre particularité, l’heure du départ de la course est avancée à 14h30 au lieu du traditionnel 16 heures, afin de ne pas se chevaucher avec la diffusion d’autres événements sportifs.

Pendant le confinement qui n’en finit plus de se prolonger, l’Automobile club de l’Ouest est rapidement contraint de passer une grande partie de son équipe en chômage partiel. Cependant, 20 % des effectifs continuent de travailler à plein temps et planchent notamment sur trois scénarios quant à la tenue des épreuves. « Un premier où tout va bien et on faisait comme chaque année, un second dans lequel on accueille un public mais en nombre limité. Enfin, des épreuves à huis clos », détaille Ghislain Robert, directeur Événements & Infrastructures à l' ACO.

En avril, sans attendre d’être fixés sur l’un des scénarios, les organisateurs anticipent et choisissent de compacter l’événement pour limiter le temps passé sur le lieu. En juin, une forme finale des 24 Heures est décidée, toujours sans prendre en compte la présence ou non de spectateurs. Au lieu des trois semaines habituelles, la course se déroulera sur une seule. Ce laps de temps permet normalement aux équipes de s’installer, faire des essais ou d’effectuer les vérifications administratives et techniques. « Nous avons aménagé tout le déroulé sur quatre jours, du jeudi au dimanche, notamment pour que les coûts pour les écuries soient moindres », précise Pierre Fillon.

« On a fait un choix assez dur »

Si la cérémonie de départ et le podium sont maintenus, les activités destinées au public ne survivent malheureusement pas à la coupe drastique. Pas de « pesage » dans le centre-ville manceau, ni d’animations dans les rues, de rassemblement de vieilles voitures, de visites des stands sur le circuit, de fans zones. Même la fameuse parade des pilotes doit s'incliner. « Cela a été un choix assez dur parce que les 24 Heures du Mans c’est avant tout un événement populaire et sa magie c’est son public, explique Vincent Beaumesnil. Ce n’est pas un spectacle devant lequel on vient s’asseoir deux heures avant de repartir, mais un moment sur plusieurs jours où l’on vit plein de choses différentes. »

Le plus grand crève-cœur pour les équipes reste cependant à venir. Le 6 août, en accord avec la préfecture, les organisateurs décident le cœur lourd, que la compétition aura lieu à huis clos. A l’époque, la situation sanitaire interdit les rassemblements de plus de 5.000 personnes. Un regret et sûrement la décision la plus dure à prendre pour Pierre Fillon : « Ce n’est pas dans notre ADN d’organiser des courses sans les partager avec le public, les passionnés. »

Mais, pas le temps de rester sur une déception. « Avec ou sans public, les 24 heures du Mans sont une organisation lourde à gérer et choisir un scénario début août c’était déjà très tard », lance Ghislain Robert, le directeur événements et infrastructures de l’ACO, désigné responsable de la taskforce Covid-19. Son équipe de quatre personnes dispose d’à peine plus d’un mois pour mettre en place les moyens logistiques et humains pour respecter les règles sanitaires. Car même sans public, entre les 60 équipes automobiles composées d’au moins quarante personnes, les 1.500 bénévoles, la production TV, ou le service de sécurité, près de 8.500 individus sont attendus sur le circuit sarthois.

D'ailleurs, l’ACO a bien failli être à court de bras et de personnes de bonnes volonté. La crise du coronavirus prive de déplacement de nombreux commissaires étrangers, notamment anglais. Des défections ont également eu lieu au niveau national, probablement du fait que la Sarthe fait partie des départements placés en zone rouge. Mais sans bénévoles, pas de course. Le défi a donc été de taille pour l’ACO, resté en contact avec les commissaires tout du long par mail. Le club se dit aujourd’hui confiant, et rappelle que tous les aménagements ont été entrepris pour que l’épreuve, comme tous ceux qui y participent, bénéficient des meilleures conditions de sécurité. Respect des règles sanitaires oblige, les commissaires postés sur le circuit « fermé » seront soumis à un test PCR et n’entreront jamais en contact avec les bénévoles du circuit « ouvert ».

Un protocole Covid-19 « spécial Le Mans »

Le protocole a été élaboré en s’appuyant sur les textes de la Fédération internationale de l’automobile (FIA), la réglementation française et les conseils du médecin chef de l’ACO. Résultat : des mesures strictes et parfois très contraignantes, comme l’obligation pour toute personne rentrant dans l’enceinte d’avoir réalisé un test PCR dans les 96h qui précèdent. En plus de cela, des prises de température seront réalisées aux entrées, un marquage au sol doit indiquer le sens de circulation dans l’enceinte et les différents teams n’auront pas le droit de se rencontrer. Le port du masque est évidemment obligatoire en intérieur comme en extérieur. Exception faite des pilotes, qui n’en auront pas dans leur bolide. « Ils sont seuls, ont déjà la cagoule et surtout ce qu’ils portent dans la voiture doit être antifeu, or le masque ne l’est pas », souligne Ghislain Robert.

A j-7, le protocole sanitaire testé fin août aux 24 Heures moto semble bien fonctionner et les teams sont déjà sur le pied de guerre. Si la Covid-19 a perturbé l’événement, elle n’empêchera pas la compétition de faire rage comme chaque année comme l’annonce le président de l’ACO. « Nous avons une grille de 60 concurrents, avec deux équipages féminins, un constructeur Toyota qui peut gagner une 3e fois et garder le grand trophée avec la Toyota TS050 Hybrid. Face à lui, la structure privée (c'est-à-dire, qui n'est pas un constructeur automobile) Rebellion est en égalité numérique sur le bitume, et peut se targuer de plusieurs victoires cette année. C’est un adversaire à ne pas négliger pour Toyota. En LMP2 comme en LMGTE Pro, les concurrents peuvent se disputer la première place à coups de seconde, même après 24 heures de piste. » Malgré de nombreux rebondissements et incertitudes, les déceptions passées ont fait place à l’impatience et les équipes peuvent se féliciter d’avoir préservé l’essentiel : la course.