De la console à la piste des 24 Heures, c'est possible?

e-sport Les stars de la course automobile sur console se retrouveront en juin prochain pour la compétition internationale Le Mans Esport Séries. Rencontre avec trois d’entre eux

A.M

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Carlos Sainz Jr. et Nico Hülkenberg testent le F1 Esports lors du Grand Prix de France, en juin 2018.
Carlos Sainz Jr. et Nico Hülkenberg testent le F1 Esports lors du Grand Prix de France, en juin 2018. — Andy Hone/LAT Images/Sh/Sipa
  • Rencontre avec Aurélien Mallet, Alexandre Arnou et Fabien Piffet, trois des meilleurs e-pilotes français.
  • Encore très amateur il y a quelques années, leur secteur se professionnalise de plus en plus.
  • Des écuries de Formule 1 investissent dans le e-sport avec l’espoir de trouver les pilotes de demain, même si passer des simulateurs à la piste est plus facile à dire qu’à faire.

Ils ont travaillé leur trajectoire au millimètre pour enchaîner les virages à la perfection. Pour eux aussi, une seconde de retard équivaut à une année. Mais s’ils seront bien présents pendant les 24 Heures du Mans, les 15 et 16 juin, ce n’est pas vers eux que se tourneront les yeux des spectateurs. Les pilotes dont nous parlons ne sont pas en contact direct avec l’asphalte. Ils ont pour habitude d’atteindre les 340 km/h manette à la main, les yeux rivés sur leur écran.

Aurélien Mallet « Laige », Alexandre Arnou « Asix » et Fabien Piffet « Seven » représentent l’élite française de l’e-sport (terme désignant le sport électronique sur console ou ordinateur) automobile. Tous les trois courent sur le jeu Forza motorsport 7, dernier bébé de la saga automobile à succès. Ils seront, sauf catastrophe pendant la dernière épreuve de qualification, tous présents lors des Le Mans e-sport series, une compétition internationale dont la finale se déroulera en même temps que l’épreuve auto.

Voitures et voyages

Pourtant, même sur la scène e-sport, ces e-drivers ne sont pas des stars. Quand la finale 2018 des championnats du monde de League of legend, un jeu de combat en équipe, remplissait un Zénith et attirait 100 millions de spectateurs (télé + web), l’équivalent pour nos pilotes se déroulait « dans une salle de cinéma, avec un public composé d’une trentaine de personnes », explique Aurélien Mallet.

Pourtant, l’univers de nos coureurs est en pleine mutation. « Cela fait deux ans que des sponsors et les grosses équipes de e-sport comme Vitality ou encore G2 s’intéressent à nous, explique Alexandre Arnou. Alors que le team racing ne représentait rien, on s’est mis à gagner des voitures, on a voyagé à Seattle et à Mexico en 2018 (lieux des deux finales des championnats du monde avec 250 000 $ de gains à se partager). C’était fou. Maintenant même les écuries de Formule 1 investissent. »

Passer du virtuel au réel

Malgré cette hausse de moyens et des récompenses alléchantes, il serait exagéré de dire que les e-drivers roulent sur l’or pour l’argent. « Tout dépend des équipes et de chacun, mais un pilote sur F1 (le jeu officiel de la compétition éponyme) touche entre 700 et 2 500, 3 000 € max par mois, avance Alexandre Arnou. Sur Forza c’est différent. Un joueur vaut actuellement entre 400 et 800 € ». Surtout, signer un contrat, devenir « pro », ne signifie pas forcément percevoir un salaire, explique Fabien Piffet : « Ce que j’ai avec l’écurie Williams ce sont des primes de résultat et les gains en compétition. A mon niveau, je ne peux pas en vivre. L’an dernier, j’ai gagné plusieurs milliers de dollars, mais pour 600 ou peut-être 700 heures de jeu ».

Pierre Ratier, l’agent de Fabien Piffet et Alexandre Arnou abonde. « En France, seules trois équipes, GamersOrigin, LDLC Event et Olympique Lyonnais eSports ont l’agrément pour employer des joueurs e-sport en CDD (d’un à cinq ans renouvelables). » Les autres « pros » sont « soumis au statut d’auto-entrepreneur et facturent leurs services aux équipes qui les emploient ».

La passion pour le sport automobile, voilà ce qui fait courir les e-drivers. Grâce à leurs bons chronos sur console, certains caressent même l’espoir de prendre, un jour, place sur une grille de départ au volant d’un vrai bolide. Verra-t-on un jour un gros joueur de Fifa entrer sur le terrain lors d’un match officiel ? Jetez un fan de Fortnite depuis un avion. Ses milliers de parties lui permettront-elles d’arriver en bas en un seul morceau ?

« Notre secteur est le seul dans lequel il est possible de passer du virtuel au réel, analyse Alexandre Arnou. Mis à part la condition physique, nous avons les mêmes capacités. Des e-pilotes conduisent même plus vite que les vrais. Les écuries automobiles se rendent compte qu’il y a du potentiel. » Il s’agirait même « d’un objectif de carrière » pour certains, poursuit notre interlocuteur. « Je sais que Laige (Aurélien Mallet) rêve d’être pilote. Il fait du kart et il est dans ce délire. Si l’occasion se présente à moi je dis oui, un million de fois, mais je me suis rendu compte que tout cela allait prendre du temps. » L’intéressé nuance un peu : « Clairement, c’est l’un de mes objectifs. Est-ce réalisable ? Les joueurs qui ont réussi à passer pro sur l’asphalte se comptent sur les doigts d’une main. »

C’est par exemple le cas de Rudy van Burren, un Néerlandais de 25 ans devenu pilote de simulateur officiel pour l’écurie McLaren F1 après avoir remporté l’an dernier le World’s Fastest Gamer. Une place qui lui permettra de participer au développement des voitures pilotées par Lando Norris et Carlos Sainz Jr.. Et que dire de Jann Mardenborough ? Vainqueur en 2011 de la GT Academy, un challenge organisé par Nissan sur le jeu Gran Turismo 5. Embauché par la firme japonaise (c’était son lot), il a participé aux éditions 2013, 2014 et 2015 des 24 Heures du Mans avec succès. Son équipage terminant troisième de sa catégorie lors de sa première apparition. Qui a dit que jouer était une perte de temps ?