Nizar Sassi: "Tous les pays qui se terminent en « an » je ne veux plus jamais y mettre les pieds !"

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Vous regrettez votre voyage ?
Je regrette mon immaturité, ma naïveté. Mais je n’ai fait de mal à personne. Il y a des renards qui profitent de la faiblesse et de la passion des plus jeunes. Il fallait que je me prouve des choses à moi-même. Je suis mal tombé.

Vous avez porté plainte contre les Etats-Unis pour « séquestration et détention arbitraire » et récemment pour « torture ». Qu’est-ce qui vous hante le plus?
Des cauchemars violents dans lesquels je repars là-bas, je n’en sors plus. Je deviens fou…et je me lève tout affolé. Je n’ai pas encore commencé de thérapie car je n’arrive pas à me livrer. J’ai peur d’en subir les conséquences.

Quel regard portent les habitants de Vénissieux sur vous ?
Les gens sont soulagés de me voir. Je suis plus ému qu’eux quand je les vois sourire.
Avec mes parents et ma famille, c’est comme si les quatre ans ne s’étaient pas écoulés. Toute l’inquiétude a commencé à se dissiper dès que je suis sorti de Guantanamo. Aujourd’hui, mes parents sont partis pour l’été en Tunisie, sans crainte. Nous voyons l’avenir.

Vous retournerez un jour en Afghanistan ?
Tous les pays qui se terminent en « an » je ne veux plus jamais y mettre les pieds ! Des producteurs voulaient que je retourne là-bas, notamment dans les montagnes de Tora-Bora. Mais j’ai trop vu de sang, trop de barbarie.

Quel est votre rapport à la religion aujourd’hui?
Je suis spirituel. La religion a été l’un des facteurs qui m’a équilibré à Guantanamo car on nous avait juste laissé un coran. Il faut s’évader sinon on pète un câble. C’est une certaine forme de reconnaissance envers cette spiritualité mais je ne vais plus dans les mosquées pour l’instant.

Revoyez-vous Mourad Benchellali ?
Je le croise à Vénissieux mais nous avons interdiction de communiquer.

Lorsque Georges W. Bush a annoncé qu’il souhaitait fermer le camp de Guantanamo, quelle a été votre réaction ?
Heureusement qu’il y pense ! Il se retrouve avec des gens contre qui il ne peut rien faire. Les Américains sont face à un dilemme. Ils savent qu’ils ont cultivé un sentiment de haine chez certains prisonniers qui à coup sûr se vengeront. Pour beaucoup, leur seul but aujourd’hui c’est de voir du sang américain. Les Américains sont bloqués sur cette question-là.

D’anciens détenus britanniques ont témoigné dans un film « Road to Guantanamo » qui est sorti il y a quelques semaines. L’avez-vous vu ?
J’arrive à un stade où je ne peux plus écouter les informations car le moindre mot qui évoque Guantanamo me fait replonger dedans. Je n’arrive plus à aller au cinéma non plus car je ne fais plus la différence entre le réel et la fiction. Je ne peux pas voir des acteurs jouer ce que j’ai vécu en réalité.

Est-ce que cette épreuve vous a donné envie de vous engager dans une association ou dans la politique?
C’est une idée qui me traverse l’esprit. J’ai l’expérience d’un gars qui a vécu 100 ans en l’espace de 4 ans. J’ai pris un coup de vieux psychologiquement. Et je voudrais en faire profiter les gens en créant quelque chose dans la politique et le social, mais il n’ y a rien de concret. Après toute la haine et toute la folie que j’ai vues, je voudrais dire aux gens qu’on est pas si mal que ça en France.

Recueilli par Carole Bianchi