« l'usine m'a empoisonné »

Caroline Girardon

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Les ouvriers atteints d'un cancer occupaient différents postes .
Les ouvriers atteints d'un cancer occupaient différents postes . — R. quadrini/ Kr Images Presse

Ses joues se sont creusées, son visage est aujourd'hui fatigué. Depuis qu'on lui a retiré une partie de la langue, Christian Cervantes s'exprime avec difficulté. Cet ancien verrier de Givors de 63 ans a découvert il y a six ans qu'il avait un cancer du pharynx avant que la maladie ne se propage aux amygdales. L'homme sait qu'il est en sursis car le cancer a depuis gagné d'autres parties de son corps.

Dix fois plus de cancers
Pendant 33 ans, il a travaillé près des fours de la verrerie, fermée en 2003, respirant des quantités de produits chimiques. « Dans les ateliers on était en permanence dans un nuage de pollution », a-t-il raconté vendredi lors d'un point presse organisé dans les locaux de la CGT. L'occasion pour les anciens ouvriers de rappeler leur combat engagé il y a deux ans pour faire reconnaître leur cancer comme une maladie professionnelle.
Mercedes, l'épouse de Christian Cervantes, témoigne aussi : « Ses habits et ses gants étaient faits à base d'amiante. C'était raide comme du carton, je n'arrivais même pas à les repasser ». Et son mari de poursuivre « Je ne parle pas de la pollution des sols où on a trouvé des traces d'arsenic et d'hydrocarbures. Cette usine m'a empoisonné ». Laurent Gonon, docteur en gestion, a diligenté une enquête auprès des anciens salariés. Sur les 127 malades ou décédés déclarés, 92 cancers ont été recensés. « C'est un taux dix fois supérieur à la normale », déclare-t-il. Selon les postes de travail, les verriers n'étaient pas exposés aux mêmes produits toxiques. Seul Joseph d'Introno décédé peu avant Noël l'an dernier, d'un cancer du poumon lié à l'amiante, a eu la reconnaissance de maladie professionnelle… la veille de sa mort. Christian Cervantes, lui, est loin d'avoir obtenu gain de cause. Il se heurte à un véritable mur, l'assurance maladie ne reconnaissant que 118 pathologies. « Je n'ai pas le bon cancer au bon endroit », sourit-il tristement. Hélène, la veuve de Joseph qui a également perdu son père et son frère, anciens verriers morts d'un cancer, a décidé de poursuivre le combat de son mari en déposant plainte au pénal. « On ne fait pas ça pour fermer les verreries en France mais pour protéger les ouvriers. On ne veut pas qu'ils crèvent comme nous autres », conclut Christian.