Dr Elisabeth Cardis : « 41 000 cancers seront liés à Tchernobyl »

©2006 20 minutes

— 

Interview du Dr Elisabeth Cardis, chef du groupe rayonnement et cancer au Centre international de recherche sur le cancer (Circ) de Lyon.

Votre étude récemment publiée dans l'International Journal of Cancer évalue le nombre de cancers en Europe qui pourraient être liés à Tchernobyl jusqu'en 2065. Que prédit-elle ?

Dans les soixante années à venir, nous prévoyons sur une population de 570 millions de personnes 41 000 cas de cancers, thyroïde et autres, tous confondus, liés à l'accident de Tchernobyl dont 16 000 décès. Près des deux tiers des cas de cancer de la thyroïde et au moins la moitié des autres cancers devraient survenir au Bélarus, en Ukraine et dans les autres territoires les plus contaminés de la Russie.

Ces chiffres sont-ils élevés ?

Oui, c'est élevé dans l'absolu. Ce sont toujours beaucoup de gens qui vont souffrir, voire mourir, à cause de l'accident de Tchernobyl. Mais par rapport au nombre de cancers spontanés (liés à la cigarette, à l'alcool..., ndrl) estimés à 200 millions en Europe d'ici à 2065, cela représente une faible proportion, de l'ordre de 0,01 %.

En quoi cette étude est-elle novatrice ?

Nous avons remis à jour une étude que nous avions réalisée en 1996 sur les zones contaminées autour de la centrale de Tchernobyl. C'est une réévaluation des doses d'irradiation liées à Tchernobyl en Europe cette fois-ci. Car nous pensons que même avec la plus faible dose d'irradiation, reçue par la majorité de la population européenne, il existe un risque de cancer.

Certains chercheurs pensent pourtant le contraire...

Oui, il y a beaucoup de divergences sur ce sujet. L'Académie des sciences n'est, par exemple, pas d'accord avec nous. Elle estime qu'un cancer ne peut se développer qu'à partir d'un certain seuil de doses reçues.

Comment être sûr que ces cancers soient liés à l'accident de Tchernobyl ?

Les ordres de grandeur que nous donnons sont toujours incertains. Mais cela fait de nombreuses années que les effets des rayonnements sont étudiés sur les populations. Nous nous sommes notamment basés sur les recherches effectuées sur les Japonais d'Hiroshima et de Nagasaki ayant survécus aux bombes atomiques et sur les personnes ayant subi une exposition médicale ou professionnelle aux rayons X.

Y a-t-il une estimation plus précise pour la France ?

Après avoir évalué le risque de cancers liés à Tchernobyl en Europe, nous allons donner une estimation pays par pays. Celle de la France est en cours... Les résultats seront publiés d'ici à juin ou juillet.

En effet, le nuage de Tchernobyl s'est déplacé sur l'ensemble de l'hémisphère nord de l'Europe, il ne s'est donc pas arrêté aux frontières de la France. Mais les taux de contamination y sont beaucoup plus faibles qu'à l'Est, bien évidemment.

Recueilli par Carole Bianchi

(Lire aussi page 6)