« Nous préférerions vivre comme tout le monde, mais il n'y a pas de place pour nous »

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Les franches poignées de main et les sourires engageants ont laissé place aux regards méfiants et agacés. Dans le bidonville de Surville, près de la route de Vienne (7e), les familles roms ­installées ici depuis plusieurs semaines n'ont plus le coeur à accueillir les ­étrangers. Elles ne veulent plus ­raconter leur vie de migrant, ni décrire pour la énième fois leur quotidien, sans eau ni électricité, dans les cabanes en tôle et en bois qu'elles se sont construites au milieu des gravats et des déchets. « Même pour les associations, l'accueil a changé. Car cela fait des années que nous venons les voir, que ces familles espèrent et que rien ne change pour elles », explique un militant associatif lyonnais. Passé un long moment ­d'hésitation et de silence, un groupe d'hommes assis sur un muret à l'entrée du camp accepte finalement de se ­livrer, aidé par Adrien, 5 ans, heureux de ­servir d'interprète. Sur ce terrain vague, situé à côté d'un gros transformateur ­électrique, les 150 occupants sont des Roumains qui ont fui l'accueil ­déplorable réservé à la communauté tsigane dans leur pays.

« Nos conditions de vie sont meilleures ici qu'en Roumanie », insiste Isaehn, peu au fait de toute la série de ­polluants (hydrocarbures, plomb, arsenic) ­encore emprisonnés dans le sol de Surville. A la fin 2008 pourtant, des dizaines de familles ont été expulsées de ce site après la détection de trois cas de ­saturnisme chez des enfants d'une même famille. « Evidemment, nous préférerions vivre comme tout le monde dans un appartement avec l'eau ­potable, des toilettes, une douche et du chauffage, mais il n'y a pas de place pour nous. Tu n'as pas de papiers, tu n'as pas de logement », lance un père de famille, qui a vécu les six dernières années au rythme des expulsions. Et la liste est longue. Saint-Priest, ­Vénissieux, Villeurbanne, Bron, ­Décines, Lyon... Dans chacune de ces villes, il a ­aménagé un abri pour sa femme et ses enfants, entre deux ­allers-retours dans sa famille restée au pays. De petites baraques vétustes et glaciales qui, à chaque fois, ont été rasées au terme d'une procédure judiciaire. « Ces ­moments sont insupportables pour les familles, qui vont devoir reconstruire ailleurs le peu qu'elles possédaient. Mais aussi pour nous, car ces ­expulsions à répétition rendent impossible la ­continuité des soins », s'insurge René Humbertclaude, responsable à Lyon de la mission squats et bidonvilles chez ­Médecin du monde (MDM). L'an passé, cette ONG a assisté sur le Grand Lyon à l'expulsion de 720 Roms de quatorze bidonvilles. « L'impossibilité pour eux d'avoir une situation et un logement stable fait que n'importe quelle ­pathologie prend une grave ampleur », ajoute la ­responsable, qui a alerté il y a un mois la Ddass du Rhône des dangers sanitaires menaçant les habitants de Surville. Un signalement resté lettre morte selon Médecins du monde, qui demande, sans trop oser encore y croire, une prise en charge de ces ­familles. « Nous devons parfois nous aussi lutter pour ne pas nous ­décourager. » W

E. F.