Procès Barbarin: «Pas encore nés que le diocèse savait déjà»... Le cri des victimes contre le silence de l'Eglise

PROCES Les six prévenus se sont défendus d’avoir cherché à « étouffer » l’affaire, provoquant l'incrédulité des plaignants...

Caroline Girardon

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Le cardinal Barbarin sera jugé jusqu'au 10 janvier pour non-dénonciation d'agressions sexuelles sur mineurs. JEFF PACHOUD / AFP
Le cardinal Barbarin sera jugé jusqu'au 10 janvier pour non-dénonciation d'agressions sexuelles sur mineurs. JEFF PACHOUD / AFP — AFP
  • Au deuxième jour du procès, les six prévenus, poursuivis pour « non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs », se sont défendus d’avoir cherché à « étouffer » l’affaire.
  • Aucun n’a pourtant pris la responsabilité d’alerter la justice.

Deux mondes qui ne se comprendront sans doute jamais. Les débats lors du deuxième jour du procès du cardinal Barbarin et de cinq autres prévenus, poursuivis pour « non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs » devant le tribunal correctionnel de Lyon, auront surtout mis en évidence le fossé entre les victimes du père Preynat et l’institution religieuse. Chacun étant persuadé d’avoir agi comme il le devait.

Blessées, les parties civiles ont livré leur sentiment de n’avoir jamais été entendues en temps voulu, ni d’avoir été protégées. « Il n’est pas normal d’avoir été mis sur le parcours d’un prédateur sexuel. Nous n’étions pas encore nés que le diocèse savait déjà », s’insurge François Devaux, l’un des fondateurs de la Parole Libérée.

« J’ai vraiment honte pour l’Eglise »

De leur côté, les membres du clergé n’ont pas dérogé à leur ligne de conduite. A savoir, se référer aux autorités ecclésiastiques plutôt que d’avoir recours à la justice de la République. Si les six prévenus ont chacun à leur tour, assuré n’avoir jamais voulu « étouffer » l’affaire, aucun n’a finalement pris la responsabilité de la dénoncer à la justice.

Thierry Brac de la Perrière, ancien évêque auxiliaire de Lyon que Laurent Duverger, une des victimes du père Preynat, était venu trouver, a cru bien faire en gardant le silence. « J’ai vraiment honte pour l’Eglise. Mais devais-je parler de ce qu’il m’avait confié ? Sa démarche avait-elle ce but-là ? Ce n’est pas ce que j’ai compris », répond-il.

« Décalage effroyable entre la communication de l’Eglise et la réalité »

Il avait pourtant connaissance de la brochure éditée par les évêques de France après la condamnation en 2001 de Monseigneur Pican pour non-dénonciation de pédophilie. Elle indiquait que chaque maillon de l’Eglise a l’obligation de dénoncer à la justice ces faits-là. « Je ne me sentais pas l’obligation de le faire. Je n’avais pas à révéler forcément le contenu de cette discussion. Pour moi, elle relevait de la confidentialité », argumente Thierry Brac de la Perrière.

« J’ai l’impression qu’il y a un décalage effroyable entre la communication affichée par l’Eglise et la réalité. Vous devez dénoncer mais si c’est pour s’abriter ensuite derrière le secret ecclésiastique… », lâche dubitatif Jean Boudot, avocat des parties civiles.

Le témoignage du père Xavier Grillon, contacté par une victime en 2015, laisse entrevoir qu’il n’a pas non plus mesuré la situation. Quatre ans plus tôt, il avait été alerté par la lettre d’une paroissienne, s’inquiétant de la présence du père Preynat au « contact d’enfants ». Mais le vicaire ne se pose pas la question d’écarter le curé, un homme « charismatique », apprécié de nombreux fidèles.

« Je n’ai jamais fait la balance entre les risques encourus par les enfants et les dégâts pour Bernard Preynat », concède-t-il. Pas plus qu’il n’a souhaité écourter sa mission lorsque le Vatican a décidé de mettre sur la touche l’ecclésiastique. « On était dans la perspective qu’il allait quitter sa paroisse en août. Est-ce que cela aurait été un risque de le laisser encore deux mois ? Il m’a semblé que non », précise-t-il, indiquant avoir toutefois transmis spontanément le dossier du curé à la police afin de faire avancer l’enquête.

Du retard dans les débats

Maurice Gardès, archidiacre du Roannais entre 1995 et 2002, n’a jamais eu le moindre contact avec les victimes. En revanche, il avait été appelé par le père Preynat à la suite d’un coup de fil anonyme menaçant de tout révéler. Le curé évoque alors un « problème » survenu lors d’un camp de scouts en Corse, quinze ans plus tôt, sans en préciser la nature. Et surtout sans jamais mentionner d’agressions sexuelles.

Les « rumeurs » se mettent à circuler mais devant l' « impossibilité d’accéder aux archives, » l’archidiacre ne creuse pas davantage le sujet. « Est-ce qu’il était opportun de signaler une rumeur alors qu’il n’y avait pas de noms de victimes, ni de contenu précis ? », s’interroge-t-il. Et de concéder : « Certes, j’aurais gagné à le faire ».

Les débats ayant pris du retard, le procès se déroulera finalement jusqu’à jeudi.