Lyon: Les surveillants de prison ne sont plus de simples «porte-clés»

PRISON A l’occasion de la campagne nationale de recrutement lancée par l’administration pénitentiaire, «20 Minutes» est allé à la rencontre des gardiens de prison pour mieux cerner leur quotidien…

Caroline Girardon

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Corbas, le 29 novembre 2017
L'administration pénitentiaire lance une vaste campagne de recrutement de surveillants de prison. Lancer le diaporama
Corbas, le 29 novembre 2017 L'administration pénitentiaire lance une vaste campagne de recrutement de surveillants de prison. —
  • L'administration pénitentiaire lance jusqu'au 12 décembre, une vaste campagne de recrutement pour embaucher 1.000 surveillants supplémentaires sur toute la France.
  • 20 Minutes est allé à la rencontre des gardiens de la maison d'arrêt de Corbas.
  • Aujourd'hui, leurs missions ont évolué. Ils ne définissent plus comme des «porte-clés». 

Un bruit assourdissant remonte des coursives. Des coups donnés à répétition. Ils résonnent et s’amplifient dans les couloirs de la maison d’arrêt de Corbas, accueillant près de 900 prisonniers. Les noms d’oiseaux fusent. Il est 14h. Un détenu, enfermé dans 11 mètres carrés, impatient, tambourine inlassablement sur la lourde porte en fer de sa cellule, invectivant les surveillants.

« On finit par s’habituer », lâche Ryan (1), 38 ans, « gardien de prison » depuis neuf ans. « Quand ils sont frustrés de ne pas sortir, ou lorsqu’on ne vient pas les voir rapidement, ils s’expriment de la sorte ». Dans le bâtiment MAH1, près de 230 hommes sont entassés. Ceux-là n’ont pas le droit aux activités. Alors parfois, les esprits s’échauffent.

Un surveillant pour 80 détenus dans chaque allée

D’un côté, le détenu, qui craque. De l’autre, le « maton », qui est obligé la nuit de composer avec les coups de gueule des prisonniers « ayant surtout envie de parler à quelqu’un ». Le gardien, qui se « sent un peu seul au monde », arpentant les allées de sa « coursive », sans aucun contact avec son collègue posté à l’étage supérieur.

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« Il y a actuellement un surveillant pour 80 détenus dans chaque couloir. Forcément, on ne peut pas traiter toutes les demandes. On fait en fonction des priorités ». Comme les sorties au parloir ou les visites médicales. Une réponse négative un peu trop ferme et le ton monte rapidement. « On se fait traiter d’enc….mais le lendemain, la même personne va venir vous saluer avec le sourire, poursuit-il. Il ne faut pas être rancunier. On fait abstraction de tout ça et surtout, on apprend avec l’expérience. »

« Le tout est de savoir mettre les formes »

De l’expérience, Guillaume n’en a guère pour l’instant. Le jeune homme de 25 ans, qui n’avait « jamais imaginé faire ce métier-là un jour », a enfilé l’uniforme de surveillant l’an dernier. « Ce n’est pas facile tous les jours car on ne peut pas satisfaire leurs demandes tout de suite. Les jeunes n’acceptent pas la discipline et ne supportent pas d’attendre. En revanche, les anciens sont bien plus respectueux », glisse-t-il.

« Il y a une façon de dire les choses. En général, on prend le temps d’expliquer la raison de notre refus. On peut être ferme sans qu’ils se sentent agressés. Le tout est de mettre les formes », enchaîne Anna. La clé du respect, c’est aussi « tenir parole quand on dit quelque chose », selon Maude, surveillante depuis 14 ans. « C’est comme cela qu’on devient crédible et qu’on se fait respecter. Si l’on explique à un détenu qu’on ne peut pas accéder à sa demande mais qu’on le fera le lendemain sans faute, ça passe bien mieux. Et sans crier », ajoute-t-elle.

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Mais les « nouveaux », souvent catalogués de « psychorigides », ont parfois plus tendance à se faire malmener. « C’est un peu normal. Ils appliquent le règlement. A la sortie de l’école, ils sont formatés et adoptent une position stricte, explique Frantz. Ensuite, ils se forgent leur personnalité sur le terrain. Le côté humain s’acquiert avec le temps. » C’est pourtant le cœur du métier, estime Ryan. La fonction a d’ailleurs évolué au fil des années.

« Nous ne sommes plus des porte-clés »

« Nous ne sommes plus des "porte-clés". Aujourd’hui, nous jouons un tas de rôles au quotidien », poursuit Maude, qui a connu les prisons Saint-Paul et Saint-Joseph de Perrache, surnommées la «marmite du diable»pour leur vétusté et leur insalubrité. Certes, à Corbas, la technologie a pris le pas. Les portes ou grilles permettant d’aller d’une enceinte à une autre, s’ouvrent désormais à distance, sur commande. Tout est automatique. Le « maton », n’est plus là pour faire le relais d’une pièce à l’autre. On parle de prison moderne « déshumanisée ». Et certains prisonniers regrettent l’ancien temps.

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Pourtant, le surveillant a encore un rôle essentiel à jouer. Bien plus qu’avant. « Sous un bleu se cache un homme », lâche Ryan. Un homme qui doit gérer des « cas psychologiques » et savoir écouter. Un homme qui s’attache à « faire le nécessaire même s’il ne peut pas toute faire ». C’est désormais lui qui encadre les extractions judiciaires ou médicales, lui qui s’assure du bon fonctionnement de la surveillance électronique à l’extérieur.

Un métier pas reconnu à sa juste valeur

« Au-delà de l’aspect sécuritaire, le surveillant de prison joue un rôle important dans la prévention de la récidive. Il aide les détenus à préparer leur retour à l’extérieur. Il incarne une sorte de trait d’union et permet de maintenir un lien social », explique Emmanuel Fenard, le directeur de la maison d’arrêt, regrettant néanmoins que la plupart des gens ne perçoivent pas leur « travail essentiel pour la société ».

« Même si elle a évolué, l’image du surveillant reste négative. La fonction pénitentiaire appartient aux forces de sécurité comme la gendarmerie ou la police mais elle n’est pas reconnue au même titre », poursuit-il. « On ne voit pas les agents sur le terrain. La détention reste un monde fermé et méconnu de tous. C’est caché ». D’où l’importance de communiquer aujourd’hui.

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L’administration pénitentiaire vient de lancer une vaste campagne de recrutement au niveau national (jusqu'au 12 décembre), avec à la clé, 1.000 postes à pourvoir. Car les besoins vont croissants au fil des années. Aujourd’hui, on embauche en moyenne 2.500 surveillants par an, contre 900 en 2014. « Ce qui reste insuffisant », constate Emmanuel Fenard. La construction de nouveaux établissements pénitentiaires, la surpopulation carcérale, la « modification du périmètre des missions effectuées par les surveillants », les nombreux départs en retraite et les évolutions de carrière sont autant de facteurs qui expliquent le manque de personnel.

« C’est pourtant un métier plein de richesse et d’opportunités d’évolution », souligne Emmanuel Fenard, ajoutant qu’un surveillant peut devenir directeur d’établissement au fil des années.

(1) Les prénoms ont été changés.