Andrée Michaud, une «charmeuse de lecteurs» qui casse les codes du polar

PORTRAIT L'auteure québecoise a remporté la semaine dernière le Prix Quais du Polar/20Minutes...

Caroline Girardon

— 

La Québécoise Andrée Michaud remporte la 13e édition du prix Quais du Polar/20 Minutes.
La Québécoise Andrée Michaud remporte la 13e édition du prix Quais du Polar/20 Minutes. — Marianne Deschênes

Ses mots restent tout en pudeur. Modestes. Le débit est calme, la voix légèrement éraillée. L’accent fleure bon les forêts d’érable. Andrée Michaud, 59 ans, venue du Québec, a raflé la semaine dernière le prix des lecteurs Quais du Polar/20 Minutes. Son regard, caché derrière ses lunettes en dit long, bien plus que ses mots. Il y a de l’émotion et de la reconnaissance.

>> A lire aussi : Quais du Polar: Andrée Michaud rafle le prix des lecteurs «20 Minutes»

Celle qui s’est « mise à écrire sur le tard », « influencée au départ par Marguerite Duras », a mis trente ans pour traverser l’Atlantique et percer en France. Elle a essayé plusieurs fois… mais sans succès. Ses manuscrits ont été boudés. Au Québec, elle est pourtant loin d’être une inconnue. Fait rare : Andrée Michaud a remporté deux fois le prix du gouverneur général, la haute distinction littéraire au Canada : en 2001 pour Le Ravissement et en 2014 pour Bondrée, son dixième roman qui n’a laissé aucune chance à ses concurrents.

Repérée par François Guérif

Il aura fallu finalement attendre 2015 pour qu’elle tape dans l’œil aiguisé de François Guérif, le fondateur des éditions Rivages. Parti dénicher de nouveaux diamants noirs à la foire du livre de Francfort, il tombe sous le charme de Bondrée et de son auteure. Il faut dire qu’en matière de génie, l’homme a un flair incroyable. C’est lui qui a donné sa chance à James Ellroy alors qu’aucune maison d’édition française n’en voulait. Pas question de laisser filer la Québecoise. Il le sent, cette femme a un potentiel indéniable.

« Il nous a dit : «C’est formidable. Il y a ce que l’on cherche, à savoir une voix d’auteur» », se souvient Jeanne Guyon, éditrice Payot & Rivages. « L’intrigue est une chose » mais la maison préfère « publier des textes littéraires qui restent en mémoire ». Celui de Bondrée fera date. L’équipe est séduite par l’impression de lire un « livre nouveau ».

Car Andrée Michaud, n’est pas une « page turner » comme on dit dans le jargon. Le suspens est présent sans être haletant. Son talent, c’est avant tout la puissance de la langue. Le choix des mots. « C’est une formidable créatrice d’atmosphère », résume l’éditrice. « Un livre comme Bondrée réclame un temps long de lecture mais pas dans le sens ennuyeux du terme car on se nourrit du texte, on se surprend à relire certaines phrases à voix haute », poursuit-elle. « C’est une claque car on est plongé dans une autre chose, une atmosphère différente et fabuleuse ».

«Une sorcière, Une charmeuse de lecteurs»

« Telle une sorcière, elle vous piège. Elle vous jette un sort et vous envoûte littéralement. Ce n’est pas une charmeuse de serpents mais une charmeuse de lecteurs », analyse Hervé Le Corre, considéré par la critique comme l’un des meilleurs auteurs actuels de polar. Une comparaison qui fait sourire l’intéressée : « J’assume ce côté-là ».

Son inspiration, elle la puise dans la nature. « J’ai des images très marquantes en tête à partir desquelles l’histoire va se mettre en place. Je sais tout de suite que le roman est là », explique l’auteure. Il suffit parfois d’une marche en pleine nature, près d’une rivière méandreuse sur le point de déborder, d’un coyote qui traverse le chemin et d’une corneille qui s’envole au loin pour que le décor soit planté (Le Pendu de Trempes). Ou des odeurs de bois « qui sentent la Boundary ». Boundary/Bondrée, cet endroit où elle a passé des vacances en famille lorsqu’elle était enfant. « Je me suis souvenue spontanément des couleurs, du lac, des forêts, des pontons de bois. Tout m’est revenu à l’esprit ».

Noirceur profonde

L’histoire vient ensuite au fil des chapitres. Pas besoin de dresser de plan. « Il m’empêche d’aller là où l’écriture me mène », assure-t-elle, confiant que la réécriture lui prend beaucoup de temps. « La première version ne ressemble jamais à la version finale. En général, je change les premières 25-50 pages ». Tout cela, le matin au calme. Une méticuleuse, soucieuse du moindre détail.

« Elle peut passer une matinée entièrement à retravailler quelques phrases seulement », dévoile Alexandra Valiquette, qui travaille pour sa maison d’édition au Québec. D’apparence, l’écriture est classique, « tranquille », « douce et élégante ». « Mais derrière se cache une noirceur profonde », observe Hervé Le Corre. « Dans Bondrée, des adolescentes méprisées et vilipendées sont respectées à partir du moment où elles deviennent des victimes. Sans avoir l’air d’y toucher, elle parvient à remuer les esprits, à faire sortir les violences de ses personnages ».

Casser les codes du polar

« Il y a dans son écriture une vraie jouissance des mots mais Andrée Michaud est une fine observatrice sur le plan psychologique », complète Jeanne Guyon. L’intérêt de ses livres n’est pas dans l’intrigue, vous l’aurez compris, mais dans sa façon de narrer un drame et ses conséquences. « Elle déconstruit les codes attendus du thriller psychologique. L’intrigue pourrait être remise à plat. Elle choisit de faire l’inverse », souligne l’éditrice.

Dans sa vie, Andrée Michaud doit avoir « assassiné une trentaine de personnages, en les jetant dans un lac ou dans un piège à ours ». Zaza et Sissy sont ses dernières victimes. L’auteur qui publiera au Québec en septembre son prochain roman Routes Secondaires, envisage ensuite de rédiger un très long poème sur les deux ados. « Je les ai tuées, je leur dois bien ça », conclut-elle en riant.