Pédophilie dans l'Eglise: «L’affaire Preynat n’était que la partie émergée de l’iceberg»

PEDOPHILIE DANS L'EGLISE « 20 Minutes » a rencontré les journalistes lyonnais, dont le livre « Eglise, la mécanique du silence » sort ce mercredi…

Elisa Frisullo

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Lyon, le 27 avril 2016. Illustration de la basiilique de Fourvière à Lyon.
Lyon, le 27 avril 2016. Illustration de la basiilique de Fourvière à Lyon. — Elisa Frisullo / 20 Minutes

En janvier 2016, l’affaire Preynat éclatait, plongeant le diocèse de Lyon – et derrière lui l’Eglise de France – dans une tempête sans précédent. Pendant des mois, Daphné Gastaldi, Mathieu Périsse et Mathieu Martinière, trois journalistes lyonnais, ont enquêté pour Médiapart dans la région sur les affaires de pédophilie mais également au-delà des frontières de l’archevêché. Ils sortent ce mercredi Eglise, la mécanique du silence, un ouvrage fouillé dans lequel ils livrent le résultat de leurs recherches. Des révélations à retrouver également ce mardi sur France 2 dans Cash Investigation. 20 Minutes les a rencontrés…

Comment expliquez-vous que l’affaire Preynat ait pris autant d’ampleur ?

Daphné Gastaldi : Très vite, on s’est rendu compte qu’il y avait d’autres cas, d’autres prêtres dont les faits étaient connus de leur hiérarchie mais qui n’ont pas été dénoncés à la justice. L’affaire Preynat n’était que la partie émergée de l’iceberg. Le père Bernard Preynat a toujours dit qu’il avait des problèmes. Ses supérieurs ont toujours été au courant. Les quatre cardinaux qui se sont succédé savaient. Le plus effarant pour nous a été de constater que c’était une pratique généralisée, qu’il y avait dans l’église une véritable mécanique du silence. Dans notre ouvrage, on parle de l’affaire Barbarin mais pas seulement. Nous avons découvert que 25 évêques ont été alertés d’abus sexuels mais n’ont pas formellement saisi la justice. Cinq d’entre eux sont toujours en fonction.

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Justement, qu’avez-vous découvert au fil de vos investigations ?

Mathieu Martinière. Nous avons fait un immense boulot d’archives pour pouvoir sortir des données sur les différentes affaires dans lesquelles, en France, des prêtres ont été couverts par des évêques, de 1960 à nos jours. Au moins 32 prêtres ont été couverts par 25 évêques. Ces affaires concernent 339 victimes, dont 288 mineurs. Après 2000 et l’affaire Pican, la Confédération des évêques de France a obligé les évêques à dénoncer à la justice les prêtres concernés par des affaires de pédophilie ou d’agressions sexuelles. Nous avons voulu vérifier si les choses avaient évolué depuis. Nous avons constaté que plus de la moitié des 32 affaires dont nous parlons concernent des faits datant d’après 2000.

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Dans le diocèse de Lyon, nous avons également découvert que le cardinal Barbarin a couvert cinq prêtres, dont le père Preynat. Quatre de ces affaires ont été médiatisées. Mais il y a aussi le cas d’un cinquième prêtre mis en cause pour des attouchements sur des mineurs. Il n’a jamais été dénoncé alors que le cardinal Barbarin était au courant. Ce prêtre, qui a été envoyé un temps à l’étranger, a été rapatrié en urgence récemment et fait l’objet d’une procédure canonique.

Qu’est ce qui vous a le plus marqué dans cette affaire ?

Mathieu Martinière. Nous avons été marqués par la facilité avec laquelle les prêtres pédophiles que nous avons rencontrés se sont confiés à nous. Les curés auxquels nous donnons la parole dans le livre, nous ont parlé facilement, ils ont avoué comme s’il s’agissait de discussions de comptoir. C’est une sorte d’appel au secours et on se dit que s’ils nous en ont parlé si facilement, forcément leur hiérarchie était au courant.

Daphné Gastaldi. Nous avons également été surpris par certains prêtres qui nous ont aidés dans notre enquête. Il s’agit de lanceurs d’alerte, nous les avons baptisés « le maquis de l’Eglise ». Ils ont été des boussoles car ils sont persuadés que le regard extérieur des journalistes peut faire avancer les choses dans l’institution. Mais ils ont été très peu nombreux, la majorité des prêtres ont un immense respect de la hiérarchie. Beaucoup d’évêques ont pour réflexe de protéger leurs prêtres, avec lesquels ils ont un lien filial, avant les victimes, ce qui explique cette mécanique du silence

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Y aura-t-il selon vous un avant et un après l’affaire Preynat ?

Daphné Gastaldi. Sans les membres de La Parole Libérée, il n’y aurait pas eu d’affaire Barbarin. Ils ont fait un travail de titans. Ils n’ont jamais été là pour se plaindre mais pour faire changer la société et ont l’intelligence d’ouvrir le débat, notamment sur la prescription. Pour ce qui est de l’institution, depuis l’affaire Pican, l’Eglise disait qu’il y avait, en matière de lutte contre la pédophilie, un avant et un après 2000. Mais nous avons bien vu que cette mécanique du silence a continué et pas seulement au sujet de vieilles histoires. Il a également souvent des prêtres condamnés qui sont remis en poste dans une paroisse quelques années après leur condamnation. Peut-être que 2016 sera une année charnière pour l’Eglise. Nous verrons. Il faut rester vigilant.

 

De l’affaire Preynat à l’affaire Barbarin

Marie-Christine Tabet, grand reporter au Journal du Dimanche, a également travaillé sur l’affaire qui a secoué le diocèse de Lyon. Dans Grâce à Dieu, c’est prescrit, un ouvrage paru vendredi aux éditions Laffont, elle décrypte comment cette affaire Preynat est très vite devenue l’affaire Barbarin, en détaillant la manière étonnante et controversée dont cette tempête a été gérée par le cardinal et le diocèse. L’auteure développe notamment un aspect peu connu de l’affaire : la théorie du complot suite à la Manif pour tous imaginée dès le début de l’affaire Preynat par l’entourage de Philippe Barbarin. Le cardinal, moteur lors de cette mobilisation contre le mariage gay, se serait laissé aveugler par cette théorie et cette guerre des Manifs. Il en aurait oublié l’essentiel, les victimes…