Lyon: «J'en veux à l’Église», confie l'une des victimes présumées du prêtre

INTERVIEW «20 Minutes» a rencontré Pierre-Emmanuel, 36 ans, un ancien scout qui aurait été victime des abus du Père Bernard Preynat...

Elisa Frisullo

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Pierre-Emmanuel Germain-Thill a porté plainte contre un prêtre du diocèse de Lyon pour des agressions sexuelles qu'il aurait subies alors qu'il était jeune scout.
Pierre-Emmanuel Germain-Thill a porté plainte contre un prêtre du diocèse de Lyon pour des agressions sexuelles qu'il aurait subies alors qu'il était jeune scout. — E. Frisullo/ 20 Minutes

Une semaine après la mise en examen pour « agressions sexuelles sur mineurs » de Bernard Preynat, ce prêtre du diocèse de Lyon également placé sous statut de témoin assisté pour des viols présumés sur de jeunes scouts, 20 Minutes a rencontré Pierre-Emmanuel Germain-Thill. Cet homme de 36 ans fait partie des quatre victimes présumées pour lesquelles les faits ne sont pas prescrits. Aux côtés de son avocate Emmanuelle Haziza, ce Lyonnais, marqué par cette affaire depuis l’enfance, a accepté de témoigner sur ces faits vieux de près de 30 ans qui ont ressurgi du passé le 19 janvier dernier.

20 minutes : A quand remontent les faits que vous reprochez au Père Preynat ?

Pierre-Emmanuel Germain-Thill : Aux années 1988-1991. J’ai alors entre 8 et 10 ans et demi. J’ai été inscrit aux scouts de la paroisse Saint-Luc en 1988 par ma mère. On arrive alors de Strasbourg et, suite au divorce de mes parents, elle m’élève seule… Une dame lui avait conseillé de m’inscrire là pour m’occuper car j’étais un peu hyperactif. Les faits ont commencé quelques mois après. Le père Bernard m’a emmené dans un bureau situé sous le clocher de la paroisse pour que je l’aide à récupérer des choses. Je n’étais pas très rassuré, j’avais une intuition pas très bonne. Arrivé dans la pièce, c’était très sombre. La porte s’est fermée et là je ne voyais plus l’homme qui était en bas avec moi. Il était totalement focalisé sur moi. Il a commencé à me prendre dans ses bras, à me rassurer. Puis il a sorti ma chemise de mon short, il m’a touché les hanches et m’a embrassé sur la bouche.

Dans quel état étiez-vous à ce moment-là ?

Je me demandais ce qui se passait, j’avais huit ans, je ne connaissais rien à la sexualité. Tout m’est passé par la tête. Je me suis dit "j’ai fait quelque chose de mal et on me punit. C’est normal. C’est peut-être une coutume". Ça a dû durer cinq à dix minutes mais cela m’a paru interminable. J’avais une seule envie, partir. On est redescendu comme si c’était normal et puis ça a continué comme ça pendant un an et demi.

Cela s’est reproduit ?

Oui. Il a essayé de m’embrasser avec la langue. Il m’a caressé le sexe. Il disait toujours la même chose. Tu es mon petit préféré, tu pourrais faire de belles choses, il faut que ça reste entre nous. Cela se passait toujours au même endroit. C’était tellement sombre et j’étais tellement traumatisé que je ne me souviens même pas de ce qu’il y avait dans ce bureau.

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Vous en avez parlé chez vous ?

J’en ai parlé à ma mère. A l’époque, on vivait avec ma grand-mère. Ma mère ne me croyait pas trop. Un gamin qui vous raconte ça, on ne sait pas trop quoi en penser. Elle avait une certaine image de l’église et de ce prêtre qui était très respecté par les familles et très charismatique. A chaque fois que j’allais chez les scouts, j’avais peur. Puis, en 1991, la rumeur a commencé à enfler à Sainte-Foy-lès-Lyon. Ma mère a eu des échos et a décidé de me retirer des scouts par précaution. On n’est plus retourné à l’église et nous n’avons pas reparlé de cela jusqu’à mes dix-sept ans. A ce moment-là, ma mère achetait un appartement situé juste en face de l’église. J’ai eu mon premier flash-back et je lui en ai reparlé. Mais ça a été le même son de cloche qu’à l’époque. Elle ne savait pas comment agir. Moi non plus. Je me sentais seul.

Comment vous êtes-vous construit après cela ?

J’ai occulté en partie, avec quand même régulièrement ces flash-back qui me revenaient. Cela m’a gêné dans mes relations de couple et dans ma sexualité, mais j’ai essayé tant bien que mal d’avancer.

 

Tout vous revient il y a quelques semaines lorsque vous entendez parler de l’association des victimes La Parole Libérée

Oui, tout a ressurgi le 19 janvier. Ma mère ne m’a rien dit, ce jour-là, mais elle m’a donné des articles de presse parlant de l’affaire. Jusqu’ici, je n’en avais pas entendu parler, je n’avais fait aucune recherche là-dessus. L’action que cette association mène, j’en ai rêvé des tas de fois. Je me suis imaginé qu’on pouvait faire un tapage, montrer du doigt ce que faisait ce prêtre et le silence de l’église. Mais je ne me sentais pas les épaules de le faire. Maintenant, je fonce. J’ai appelé tout de suite l’association qui m’a donné le contact du capitaine chargé de l’affaire. A ce moment-là, le prêtre était en garde-à-vue. J’ai rapidement déposé plainte et j’étais prêt à être confronté à lui.

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C’est ce qui s’est passé au cours de sa garde à vue. C’est la première fois que vous le revoyiez depuis trente ans ?

Oui c’était bizarre, j’ai eu envie de le tuer. La veille de la confrontation, il disait qu’il ne connaissait pas mon nom, mais dès que je suis entré dans le bureau je peux vous dire qu’il s’est rappelé de tout. Il n’a pas osé me regarder une seule fois. Il était très mal. Il a reconnu tous les faits que je dénonce. Et à la fin, il a essayé de me présenter ses excuses, mais je ne l’ai pas laissé faire. Le fait qu’il ne nie pas me permet d’être enfin reconnu comme victime. C’était important pour moi et pour le peu de gens qui savaient mais ne me croyaient pas.

 

Qu’est ce que vous attendez désormais ?

J’ai besoin qu’il soit condamné fermement mais également que l’église nous explique tout, dans le détail, pour que l’on puisse mettre en lumière ce qui s’est passé. Je veux qu’on m’explique pourquoi pendant vingt-cinq ans, on l’a laissé faire du catéchisme, s’occuper d’enfants et être soutien de famille. Il a même été promu doyen en 2013.

Le diocèse assure qu’il n’était pas au courant et qu’il ignore ce que savait le cardinal Decoutray qui était en fonction lorsqu’une famille a alerté l’église en 1991 et est mort depuis. Qu’en pensez-vous ?

Cela me choque. Pour moi, ces gens-là étaient parfaitement au courant. Ils savent ce qui se passe dans le diocèse, ils connaissent les gens qui travaillent pour eux. Pourquoi en 1991 quand ils sont alertés, ce prêtre n’est pas exclu mais simplement muté dans la Loire ? Je veux des vraies réponses, pas du bla bla. Dans cette affaire, j’en veux à l’église, surtout. De se donner une certaine image et de cacher des choses comme celles-là. Lui, c’est un cas, mais il y en a combien des comme lui ? Mon action est personnelle, j’en ai besoin pour me reconstruire, mais elle est aussi pour toutes les victimes du groupe Saint-Luc et d’ailleurs. J’espère vraiment que notre action pourra faire changer tout ce système au sein de l’église, briser cette omerta.