Martin Scorsese : « Recevoir le Prix Lumière est quelque chose d'inestimable »

INTERVIEW Après Paris, le réalisateur new-yorkais a eu les honneurs de Lyon cette semaine, où il a été récompensé pour l'ensemble de sa carrière et sa contribution au cinéma...

Propos recueillis par Caroline Girardon
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Lyon, le 17 octobre 2015
Le réalisateur Martin Scorsese lors d'un entretien avec les journalistes. Le 16 octobre 2015, il s'est vu remettre à Lyon le Prix Lumière lors du festival Lumière. C.Girardon / 20 Minutes
Lyon, le 17 octobre 2015 Le réalisateur Martin Scorsese lors d'un entretien avec les journalistes. Le 16 octobre 2015, il s'est vu remettre à Lyon le Prix Lumière lors du festival Lumière. C.Girardon / 20 Minutes —

Un rire tonitruant, un sourire dont il se départit rarement et une classe folle. Emu, Martin Scorsese a bouclé dimanche sa folle semaine française. Après avoir inauguré l’exposition qui lui est consacrée à la cinémathèque de Paris, le réalisateur new-yorkais a passé quelques jours à Lyon, où il a reçu le Prix Lumière. L’occasion de rencontrer ses admirateurs et de se livrer à quelques confidences.

Vous avez déjà reçu beaucoup de récompenses au cours de votre carrière. Qu’est ce que le Prix Lumière représente pour vous ?

Recevoir ce prix à Lyon, là où le cinéma est né. Etre dans ce bâtiment où le tout premier film a été tourné, est quelque chose d’inestimable. Qui peut dire où a été peint le premier tableau au monde ou dans quelles circonstances a été composé le premier morceau de musique ? Alors que l’on sait que le cinéma a vu le jour ici à Lyon.

Par ailleurs, je connais Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier depuis longtemps. Ce n’est pas comme si l’on s’était rencontré hier et qu’ils avaient décidé de me remettre ce prix comme ça. Nous gravitons autour de la même approche du cinéma. Il ne s’agit pas seulement d’amitié, de se dire « on est entre potes », mais c’est une question de valeurs et de visions communes.

C’est ce manque de connivences avec les gens qui a fait que j’ai voulu me défaire d’Hollywood en 1982 et que je me suis réinstallé à New-York. Ne croyez pas que je veuille apporter de l’eau au moulin dans l’opposition entre New-York et Los Angeles car ce ne sont pas deux mondes totalement imperméables. C’est juste que l’état d’esprit et l’approche du cinéma restent fondamentalement différents.

Cette semaine, la France vous a rendu hommage avec le festival Lumière et l’exposition à la cinémathèque de Paris. Quel regard portez-vous sur votre carrière ?

Revoir exposer sa vie sur quatre décennies, pas seulement son travail, a quelque chose de bouleversant. C’est vraiment très émouvant. Chacun de mes films correspond à un épisode très précis de ma vie. Le fait de se repencher sur ses films est une façon de tourner les pages intimes de ma propre existence. D’autant que certains films qui n’ont pas rencontré le succès escompté, sont pourtant associés à des souvenirs délicieux de ma vie. Et d’autres, qui ont été bons, me rappellent des moments atroces.

Une fois qu’on est arrivé à un âge aussi avancé que le mien (72 ans), on n’a plus rien à cacher. Puisque ma vie est devenue publique, autant tout exposer… ou presque (rires). En tout cas, il est intéressant de se dire qu’on a traversé tout ça. Je suis encore vivant et j’ai résisté à des jugements parfois très radicaux contrairement à certains autres cinéastes qui ont été détruits par ses réactions.

Vous aviez un jour conseillé aux jeunes d’acheter une caméra pour débuter. Vous souvenez-vous de vos débuts ?

Figurez-vous que je n’ai jamais acheté de caméra (rires). Mes parents ne pouvaient pas se le permettre. Nous n’avions pas beaucoup d’argent. Un copain dont le père était plus fortuné, avait une caméra 8mm. J’ai eu une ou deux fois l’occasion de l’utiliser mais je ne savais pas comment faire (sourires). Cadrer, oui mais la lumière, je ne comprenais rien.

Moi, je vivais dans un quartier qui ressemblait à un bidonville, plongé dans la pénombre. Il n’y avait que la lumière du jour et de la nuit. Je ne maîtrisais pas du tout la question des ombres. C’est sûrement pour cela que j’aime tourner dans les couloirs sans lumières ou au mieux avec des ampoules (rires).

Le cinéma de Martin Scorsese à la Cinémathèque française

Vous avez un rapport très particulier avec la musique, notamment celle des Rolling Stones que l’on entend dans beaucoup de vos films…

Les images et la musique sont deux sources d’inspiration. La musique des années 40 m’a beaucoup nourri. Je pense notamment à la collection de disques de mon père qui allait de Django Reinhardt au Hot Club. Les cordes par exemple, ont très vite marqué mon audition, même dans les symphonies de Beethoven. Et puis, il y a eu ce passage des cordes vers la musique rock. J’étais entouré de guitaristes, comme mon frère.

Plus on allait vers les Sud des Etats-Unis, plus on entendait dans les cordes des musiciens, de la souffrance et de l’émotion. Cela me bouleversait. Les Rolling Stone sont venus s’ancrer sur cette musique tout en la respectant et en la nourrissant. Ils suscitent en moi la même émotion que les opéras de Kurt Weill. On y trouve la même vérité de la rue.

Après, je me suis également nourri d’autres musiciens comme Bob Dylan, Van Morrison qui est l’un des plus grands poètes mystiques, Neil Young ou Joni Mitchell. Par contre, j’avoue que je n’ai pas suivi l’évolution récente de la pop.

Vous avez souvent révélé de grands acteurs. Quelles actrices vous inspirent le plus ?

Il y en a tellement, il est difficile de faire une liste. Il se trouve que la plupart des histoires que je raconte, sont portées par des hommes mais paradoxalement, mes actrices ont été nommées plus souvent aux oscars que mes acteurs (11 actrices). Je suppose que ce n’est pas un hasard. Ellen Burstyn (en 1975 pour Alice n’est plus) et Cate Blanchett (en 2005 dans la catégorie second rôle dans Aviator) l’ont même gagné. Cela montre que les femmes en définitive, portent bien mes récits.

Et pour l’instant, elles sont encore toutes en vie, contrairement à certains de mes acteurs (rires). Mais rassurez-vous, mes futurs projets seront portés par des épaules féminines. Il n’est jamais trop tard pour bien faire (rires).