Lyon: Soria, femme de ménage, devient «Fatima» sur grand écran

SORTIE CINÉ La mère de famille de Givors a été choisie par Philippe Faucon pour incarner le rôle principal de son dernier long-métrage...

Elisa Frisullo

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Philippe Faucon dirige Soria Zeroual dans Fatima
Philippe Faucon dirige Soria Zeroual dans Fatima — Pyramide Films

Elle est passée à Cannes en mai dernier et a assisté depuis à plusieurs projections. Pourtant, ce soir-là, lorsque la lumière se rallume au cinéma Jean-Carmet de Mornant (Rhône) et que la salle se met à l’applaudir, Soria Zeroual a du mal à cacher son émotion. Elle paraît encore surprise de l’aventure vécue ces derniers mois, accueillant avec une grande humilité, presque avec gène, les compliments des spectateurs venus découvrir en avant-première Fatima, de Philippe Faucon, qui sort ce mercredi sur grand écran.

Un long-métrage, tourné en partie dans la région lyonnaise et projeté lors de la quinzaine des Réalisateurs à Cannes, dans lequel Soria, femme de ménage de Givors, incarne le premier rôle. Celui d’une quadragénaire originaire du Maghreb et arrivée en France sans en connaître la langue, qui après avoir été quittée par son mari, se retrouve seule à élever ses deux filles adolescentes. Pour incarner ce personnage, confronté en permanence à la barrière de la langue, le réalisateur Philippe Faucon recherchait une inconnue, et non une actrice, qui n’aurait pas été en mesure de jouer, avec justesse, le rôle d’une femme parlant mal français.

Une vie qui en rappelle tant d’autres

« Je ne sais pas pourquoi il m’a choisie. Mais c’est une très belle expérience pour moi. Cela a été très dur mais j’ai répété tous les soirs, j’ai tout donné », explique la Givordine de 45 ans, arrivée un peu par hasard au casting. « Mon frère m’en avait parlé. J’y suis allée et quand j’ai vu le monde, j’ai pris peur et j’ai voulu repartir. Je suis finalement restée, mais au moment où je devais passer, je devais aller travailler. Je fais le ménage dans des banques », raconte-t-elle. Le directeur de casting la rappelle le lendemain pour lui demander de revenir faire le casting. Elle accepte sans trop y croire et apprend quelques jours plus tard qu’elle incarnera Fatima. « Ce rôle m’a beaucoup touché », confie la mère de famille, dont la vie n’est pas tellement éloignée de celle du personnage, inspiré du récit autobiographique « Prière à la Lune » de Fatima Elayoubi.

Contrairement à Fatima, Soria est mariée et mère de trois garçons. Mais elle aussi est arrivée d’Algérie sans maîtriser la langue de Molière. C’était en 2002. Elle a alors suivi des cours d’alphabétisation comme elle a pu et fait des ménages pour subvenir aux besoins du foyer. A la maison, comme Fatima, elle parle arabe à ses fils, « même s’ils ne comprennent pas bien », et ils répondent en Français. « J’ai retrouvé des similitudes. Je connais beaucoup de femmes qui ont la même vie que Fatima », ajoute la quadragénaire, qui joue avec justesse et talent le rôle de cette mère confrontée à un vrai décalage avec ses adolescentes et isolée faute de pouvoir communiquer à son aise. « La scène où Fatima assiste à une réunion parents-profs m’a beaucoup parlé. Elle a des choses à dire mais elle ne peut pas le faire. Alors elle reste silencieuse », ajoute Soria.

« On est considéré comme des femmes sans cerveau »

« Cela fait plaisir de voir un film comme celui-ci. On retrouve beaucoup de la vie de nos parents ou de la nôtre », souligne, à la fin de la projection, souligne une spectatrice bouleversée par le film. « Ce personnage me ressemble beaucoup. Je suis femme de ménage et mon fils fait des études de médecine comme l’aînée de l’héroïne », confie la spectatrice, qui comme tant d’autres a souffert du rejet des autres. « Dès lors que l’on porte le voile et qu’on est femme de ménage, on est considéré comme des femmes sans cerveau. Mais sans parler français, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire que le ménage », ajoute-t-elle.

Depuis la fin du tournage, Soria est retournée à son quotidien, avec son mari et ses garçons, et a repris son emploi d’agent de nettoyage. Mais pour elle, comme pour les autres Fatima, la vie ne sera sans doute plus réellement comme avant. Car depuis que son visage est à l’affiche du film, ces femmes de l’immigration, si souvent ignorées et si peu représentées sur grand écran, sont enfin sorties de l’ombre.