Rentrée littéraire : Anthony Passeron raconte « une histoire intime pour un vécu collectif » sur l’apparition du sida

INTERVIEW Professeur dans des lycées professionnels, parfois musicien, le Niçois Anthony Passeron signe son premier roman autobiographique autour de l’apparition du sida dans un village des Alpes-Maritimes

Propos recueillis par Elise Martin
Anthony Passeron vient de publier son premier roman autobiographique qui reçoit un très grand succès
Anthony Passeron vient de publier son premier roman autobiographique qui reçoit un très grand succès — Jessica Jager
  • Le Niçois Anthony Passeron vient de sortir son premier roman Les Enfants endormis aux éditions Globe.
  • Il retrace l’apparition du sida à travers l’histoire de son oncle dans le village familial de l’arrière-pays niçois et la ponctue par les avancées médicales françaises au même moment.
  • Il a accordé à 20 Minutes une interview à Nice, où il réside maintenant, entre tous ses déplacements qui illustrent un succès reconnu tant par les professionnels du livre que par le grand public.

Dans un café du quartier Libération de Nice, Anthony Passeron se « pose » enfin. Il revient de Manosque et repart dès le lendemain à Metz. Ce sera « comme ça pour les trois prochains mois », pour des dédicaces ou des festivals. Depuis la sortie de son livre Les Enfants endormis, aux éditions Globe, il « n’arrête pas ».

Ce roman, c’est l’histoire de sa famille, qui vit dans un village de l’arrière-pays niçois et qui va découvrir le sida à travers l’enfant préféré de la fratrie et son addiction à l’héroïne. En parallèle, le livre retrace les recherches médicales françaises sur le sujet. Déjà lauréat du prix Première Plume, cet ouvrage a été sélectionné pour les prix Flore, Welper et Décembre. L’auteur a tout de même réussi à prendre le temps avec 20 Minutes pour revenir sur son histoire « à la fois intime et collective ».

Quelle a été votre réaction face à l’accueil de votre livre ?

Je suis dépassé. Je ne m’y attendais pas. Il y a 90 primo romanciers qui sortent à la rentrée. Je ne pensais donc pas me démarquer de cette manière. C’est aussi grâce à la maison d’édition (Globe) et son travail en amont. On avait déjà des retours positifs des libraires durant l’été et ça s’est confirmé en septembre. De mon côté, je ne réalise pas puisque c’est mon premier ouvrage. Je n’ai pas le recul et d’éléments de comparaison. Et puis quand j’ai commencé à écrire, il y a quatre ans, je ne pensais pas que ce livre allait sortir de ma chambre. J’ai écrit comme s’il ne serait jamais publié.

Comment avez-vous construit l’histoire des Enfants endormis ?

C’est l’histoire de mon oncle, que je connaissais sans vraiment la connaître. C’est un secret de famille, quelque chose dont on ne parle pas. Mais je ne m’y retrouvais pas dans ce silence. Un jour, j’ai compris qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas correctement dans ma vie intime. Après avoir épuisé plusieurs psys, je me suis penché sur l’écriture. Et ça m’a fait beaucoup de bien. J’ai d’abord listé les scènes vécues pour commencer le récit. Puis, je demandais des précisions à ma famille mais la réponse à chaque fois était « on ne savait pas ce qui se passait à l’époque ». Je me suis alors dit qu’il était important de combler ces vides par des recherches. J’ai discuté avec des sociologues, des médecins, toutes sortes de professionnels pour retracer l’apparition de cette maladie dans un village loin des systèmes de soins mais aussi rappeler comment elle est arrivée et perçue en France. C’était alors très important pour moi de mettre en parallèle les avancées de la recherche médicale. Finalement, ce livre, c’est aussi pour ma famille, c’est leur histoire et celle qui leur a manqué.

Ce village de l’arrière-pays niçois, vous ne le nommez pas dans le livre. Pour quelles raisons ?

Je ne voulais pas mettre le nom du village, pas pour protéger ma famille mais pour que tout le monde puisse reconnaître son village. Et j’ai d’ailleurs eu énormément de retours et témoignages comme quoi beaucoup de jeunes gens étaient tombés dans la toxicomanie à cette période dans leur village. Les gens se demandaient alors si le village n’était pas dans la Vésubie ou dans la Tinée. Mais c’est Puget-Théniers. L’exercice d’écriture était de faire d’une histoire intime, un vécu collectif. D’une manière générale, à travers mes recherches, j’ai découvert que la Côte d’Azur était particulièrement touchée par l’héroïne dans la fin des années 1970, avec un facteur culturel qui m’échappe mais qui peut s’expliquer par cette volonté d’avoir une vie différente de celles des parents.

Ce sont alors eux, « les enfants endormis » ?

Quand il a fallu réfléchir au titre, je voulais trouver un titre qui ne soit pas le début de mon histoire mais celui du début du phénomène qui va heurter un village. Et effectivement, ça m’a marqué parce que mon grand-père, qui n’a jamais parlé de cette histoire et ne l’a fait que grâce à l’Alzheimer, disait « on a retrouvé ton oncle endormi dans la rue » avec une seringue dans le bras. C’était aussi l’expression employée par des médecins niçois pour parler de ces jeunes héroïnomanes. En effet, cette drogue ne se consomme pas dans le secret des appartements, par effet de manque, on n’attend pas de rentrer pour se piquer et c’est en ça qu’elle pose problème dans la voie publique.

Quarante ans après, cette histoire fait aussi écho à d’autres pandémies…

Effectivement, avec le Covid-19, on a vu qu’il y avait des morts plus coupables que d’autres. On a revu apparaître avec cette nouvelle pandémie, des guerres d’ego de médecins, des concurrences des laboratoires. On a revécu des choses qu’on pensait avoir oubliées. On s’est aussi rendu compte qu’il y avait une mémoire collective liée à des maladies. Quand bien même on n’avait pas été frappé par le sida au premier degré, on hérite de cette tragédie. C’est à ce titre qu’il me semblait intéressant de parler. Quarante ans plus tard, il est aussi important de continuer de se documenter et de parler du sida parce qu’à travers une méconnaissance, on ne peut pas se prémunir des virus qui nous attendent. Par exemple, si on avait une connaissance complète de la pandémie du VIH sida, on regarderait la variole du singe de manière peut-être un peu plus armée.



Est-ce que ce livre va en amener un autre ?

A la fin du roman, mon père s’en va et pas qu’à cause du VIH. Et j’ai l’impression, dans mon tissu d’amis, que l’angle mort de cette génération, c’est toujours le père, pour tout un tas de raisons. C’est le mystère de beaucoup de personnes. Donc j’aimerais beaucoup travailler sur ce départ du père tout en intégrant ce tissu social qu’on appelle la France périphérique. S’il y a un deuxième roman, ce sera là-dessus. Le but ce serait d’essayer de dire de l’intime mais pas tant pour s’exposer personnellement que pour essayer de partager des expériences qui auraient pu être collectives.