«La Plage dans la nuit»: Et maintenant elle écrit pour les enfants... à chacun son Elena Ferrante!

KIDS Mystérieuse auteure d'une fameuse saga italienne, Elena Ferrante signe « La Plage dans la nuit », un premier album exigeant aux allures de conte initiatique, chez Gallimard à partir de 7 ans…

Caroline Delabroy
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Détail de la couverture de La plage dans la nuit, d'Elena Ferrante
Détail de la couverture de La plage dans la nuit, d'Elena Ferrante — Gallimard Jeunesse
  • Elena Ferrante cumule en France, toutes éditions et titres confondus, 2 millions d’exemplaires vendus.
  • Son premier album jeunesse paraît, de même que l’un de ses premiers romans Poupée volée, en Folio.
  • Jean-Baptiste Del Amo, auteur du remarqué Règne animal, livre aussi un bel opus pour les enfants.
  • Passer de la littérature adulte à la jeunesse : filon éditorial ou vocation d’auteur ?

Avant le grand chamboule-tout éditorial à venir - avec la parution, en janvier prochain, du tome 4 de sa saga napolitaine L’Amie prodigieuse - Elena Ferrante fait une rentrée littéraire, presque discrète, au rayon jeunesse des librairies. Gallimard a en effet publié début septembre le premier (et pour le moment unique) album de l’auteure, La plage dans la nuit (à partir de 7 ans), paru en Italie en 2016. Le filon était sans doute très tentant pour l’éditeur, la mystérieuse Elena Ferrante cumulant en France, toutes éditions et titres confondus, 2 millions d’exemplaires vendus. Pour autant, si le lancement est accompagné d’un « bon tirage », Gallimard assure « qu’il n’a rien de phénoménal ».

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Un récit sur les peurs de l’enfance

Il faut dire qu’Elena Ferrante ne joue pas dans la séduction facile. Dans La Plage de la nuit, elle livre un récit frontal sur les peurs de l’enfance. D’emblée, en couverture, le ton est donné sous le trait limite angoissant de l’illustratrice Maria Cerri : on y voit une poupée à la jolie robe bleue, les yeux grands ouverts, entre surprise et effroi. C’est elle qui prend la parole tout au long de l’album. Et qui raconte son abandon sur la plage, par « sa petite maman Mati » qui lui préfère un petit chat noir et blanc, et la laisse une nuit durant en proie au « Cruel plagiste » et au « Grand râteau ». Ces inquiétants personnages sont à la hauteur de leur réputation : ils réservent un sort bien funeste aux objets abandonnés sur le sable…

 

« Ferrante prend des risques. »

« On retrouve l’écriture exigeante de Ferrante, sans condescendance mais à hauteur d’enfants, avec des peurs exacerbées, presque monstrueuses à la manière d’un conte de Grimm ou d’Andersen », se réjouit Christine Baker, directrice éditoriale de Gallimard Jeunesse. A l’écouter, elle aurait presque poussé un « ouf de soulagement » à la lecture du texte, qu’elle a fait traduire avant de se décider à le publier. « Quand un auteur pour adultes écrit pour les enfants, il y a toujours une appréhension, surtout lorsqu’on l’adore, c’est alors presque une terreur », confie l’éditrice, à qui l’on doit en France la découverte de J. K. Rowling. Et dont on devine entre les lignes quelques refus courtois.

« Contrairement à ce que peuvent penser certains grands romanciers, écrire pour les enfants ne va pas de soi, constate Christine Baker. Il faut faire passer beaucoup de choses dans un texte très court, chaque mot compte, tant l’album va être lu et relu. »

« Elena Ferrante n’écrit pas pour ne rien dire, elle prend des risques, et l’on retrouve dans cet album jeunesse toute son audace et sa profondeur psychologique, notamment sa virtuosité à parler des petites filles et de la relation mère fille », poursuit-elle.

La figure de la poupée ne sera pas étrangère aux lecteurs de l’Amie prodigieuse, où elle scelle en quelque sorte l’amitié entre les deux fillettes, en disparaissant dans le soupirail, et où (attention, spoiler !) elle reviendrait à la fin de la saga. Mais ce classique de la littérature enfantine - le jouet doté d’une vie autonome la nuit - tire en l’occurrence ses racines dans un premier roman d’Elena Ferrante, Poupée volée, que Gallimard sort opportunément en Folio cette rentrée littéraire

Du Règne animal à Comme toi

Car même si elle se défend de tout « coup marketing », la maison d’édition reconnaît « l’attirance » que suscite le nom d’un auteur à succès, fût-il dans un créneau où on ne l’attendait pas forcément. En cette rentrée, elle publie d’ailleurs aussi un premier album jeunesse, pour les tout-petits cette fois (dès 3 ans), de Jean-Baptiste Del Amo, lauréat du Livre Inter pour Règne animal. « Cela éveille l’intérêt tout de suite, il y a en effet une attente, mais si le livre n’est pas à la hauteur, une signature connue ne suffit pas », assure Alice Liège, éditrice chez Gallimard Jeunesse.

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Elle-même dit avoir été un peu étonnée que l’auteur, plutôt réputé pour ses titres un peu trash, change cette fois de registre, du moins de public. Mais il émane de ce Comme toi une douceur, une empathie pour les animaux - somme toute pas si différents de nous -, qui doivent beaucoup également à la rencontre avec l’illustratrice Pauline Martin (aussi bien connue pour le succès de Mon Amour, avec Astrid Desbordes, chez Albin Michel Jeunesse).

« Il a su à mon sens trouver le ton juste pour s’adresser aux enfants tout en conservant une écriture ciselée, pour éveiller, sensibiliser à la cause animale, sans jamais émettre de jugement, affirme Alice Liège. Il y a un défi majeur à passer de la littérature adulte au livre jeunesse, à être dans l’économie de moyens - souvent une ligne par page - sans tomber dans le simplisme ».

Conte de Noël

Ce chemin, des auteurs l’empruntent parfois à l’invitation d’un éditeur. « Au Danemark, il y a cette tradition de demander à un grand auteur d’écrire un conte de Noël », explique Christine Baker, qui s’apprête à publier le premier album jeunesse de Kim Leine, Le garçon qui partit dans le Nord avec son père à la recherche du père Noël. Dans la veine d’un Philippe Djian des premières heures, le Danois se distingue plutôt par son écriture incandescente.

« Sachant la violence de son enfance, et de sa relation au père, j’étais intriguée de lire ce titre, raconte Christine Baker. Or c’est vraiment un livre avec une tendresse et une relation de confiance inouïe entre ce père et ce fils qui font, ensemble, cette expédition à travers le fjord du Groenland. »

L’album doit paraître début novembre, et devrait sans mal se déposer dans quelques paniers Noël de petits lecteurs avertis, tout comme La plage dans la nuit. Ensuite, Gallimard laissera passer le temps des fêtes avant de relancer, courant janvier, la fièvre Ferrante, avec le dernier tome tant attendu de la saga.

Elena Ferrante/J.K. Rowling : deux belles success stories

A la bataille des chiffres, les deux phénomènes littéraires sont sans doute encore sans comparaison, même si la saga de L’Amie prodigieuse va bientôt être adaptée en série. Mais l’éditrice, qui a publié et fait connaître en France Harry Potter, trouve une certaine résonance dans le parcours des deux auteures, Elena Ferrante et J.K. Rowling : « Ce sont d’abord deux grands talents très originaux, affirme Christine Baker, directrice éditoriale de Gallimard Jeunesse. Il y a chez elles une grande ambition littéraire, un univers très complet qu’elles ont porté longtemps, avec un irrépressible et manifeste besoin d’écrire. Toutes deux ont connu un démarrage discret en librairie, et c’est vraiment le bouche-à-oreille qui a enclenché le phénomène. »