Pourquoi le numérique n’a pas fait fermer les bibliothèques?

usages La digitalisation de la société a apporté bien des changements dans le monde de la culture, y compris celui des bibliothèques…

Thomas Weill

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La bibliothèque de Toulouse.
La bibliothèque de Toulouse. — F. SCHEIBER/20 MINUTES/SIPA

Les bibliothèques ne ferment pas, au contraire elles rouvrent, comme le site Richelieu de la BNF qui accueille de nouveau le public et organise des portes ouvertes ce week-end. En ce début d’année, est-ce que ça vaut encore le coup de renouveler sa carte de bibliothèque ? La question se pose alors que le savoir quitte les rayonnages pour les serveurs. Plutôt que se laisser noyer dans la vague du numérique, les bibliothèques essaient de surfer dessus.

Plutôt bien même. La Direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC) indique même que si « le nombre d’inscrits en bibliothèque a pu baisser ces dernières années, ce n’est pas le cas de la fréquentation, bien au contraire ». Xavier Galaup, président de l’ Association des bibliothécaires de France (ABF), qui dirige aussi la médiathèque du département Haut-Rhin, se félicite lui aussi d’attirer « un public jeune qui vient et se renouvelle, ça me rend optimiste ».

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Il faut dire, avant même Internet, l’arrivée de l’informatique avait déjà transformé le travail des bibliothécaires et offert de nouveaux services aux usagers. Mise à dispositions d’informations pratiques, réservation de livres en ligne… Autant de possibilités incontournables pour faire venir les gens dans les médiathèques.

Parce qu’elles numérisent leurs contenus

Le public est donc toujours présent, mais tout de même… Pourquoi aller en bibliothèque alors que tout le savoir est à portée de clic ? « Les gens ont besoin de tout tout de suite », confirme Xavier Galaup. Qu’à cela ne tienne, les bibliothèques ont investi Internet et se sont mises à numériser des ouvrages.

Autre avantage, cela permet aussi d’après Xavier Galaup de soutenir la « concurrence avec certaines grandes surfaces spécialisées comme la FNAC » qui se trouvent elles-mêmes « obligées de se positionner sur le numérique ». Les bibliothèques doivent suivre le pas pour ne pas se faire remplacer. Et puis il y a aussi parfois besoin simplement de préserver les écrits anciens.

A cet égard, la Bibliothèque nationale de France (BNF) fait figure d’exemple. Grâce à la plateforme Gallica, « l’univers Gallica » pour Arnaud Beaufort, directeur général adjoint de la direction des services et des réseaux à la BNF, l’institution réunit près de 4 millions de documents numériques. « Pas seulement des livres », mais aussi des images, des cartes, des manuscrits, des numéros de presse, des vidéos… Tout cela représente 10 % de la collection totale. En d’autres termes, un travail considérable reste à accomplir.

Parce qu’elles partagent les ressources entre elles

La BNF reste sans aucun doute la plus avancée en matière de numérique, mais le réseau des bibliothèques peut aussi en profiter. « La technologie de Gallica est utilisée par certaines autres bibliothèques pour diffuser leurs propres ensembles documentaires. Par exemple dans la région de Strasbourg, vous avez tous les documents de la bibliothèque de la ville augmentés par ceux de la BNF », rapporte Arnaud Beaufort. Aujourd’hui, ce sont d’ailleurs surtout les bibliothèques des grands centres urbains qui investissent le numérique. « 70 % des bibliothèques des villes de plus de 40.000 habitants proposent des ressources numériques », insiste-t-on à la DGMIC.

En tête de liste, les « bibliothèques numériques de référence ». D’après la DGMIC, « ce programme lancé en 2010 vise à aider les collectivités territoriales à se doter de bibliothèques numériques de premier plan ». Pôles de rayonnement départementaux dans une gestion décentralisée, ces établissements (entre autres) bénéficient de l’aide de l’Etat avec la « dotation générale de décentralisation ». Cette enveloppe de 80,4 millions d’euros qui doit faciliter l’accès à la lecture, a notamment rendu possibles 400 projets d’informatisation et de numérisation en 2015.

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Au rang des bons élèves numériques, la DGMIC cite notamment la médiathèque de Grenoble qui a « mis l’accent sur une offre de VOD et aussi depuis quelques années sur les livres numériques », avec plus de 1200 titres. Cela représenterait d’après la DGMIC « une des offres numériques les plus complètes ».

Parce qu’elles s’adaptent aux usagers et aux territoires

On ne s’occupe pas d’un tel catalogue en ligne comme on prend soin de papier jauni. Au gré de ces transformations, le rôle même des bibliothèques se retrouve donc changé par le numérique et la dématérialisation du savoir. « Le sens d’une bibliothèque reste de répondre aux attentes des usagers », insiste-t-on du côté de la DGMIC.

Suivant le territoire, les habitants n’auront pas les mêmes besoins. Pour Xavier Galaup, « il y a clairement une attente sur le numérique », qui fait évoluer la profession. Dont acte. « Les bibliothèques ont dû se repositionner davantage comme lieux culturels autour de la lecture. Nous avons développé tout ce qui est animations culturelles, des rencontres avec des écrivains, des conférences, et beaucoup de formations. »

En toute logique, les bibliothécaires ont suivi le pas. « Il y a eu un déplacement du point central du métier qui était la gestion de la collection. Sélectionner, acquérir, indexer, cataloguer et mettre à disposition les documents. Aujourd’hui nous devons être meilleurs dans l’accueil du public pour accompagner les gens dans leur découverte culturelle ».

Gérer les collections fait pourtant encore partie des charges du bibliothécaire moderne d’après Arnaud Beaufort de la BNF. « Les missions de la bibliothèque restent les mêmes : collecter, conserver et communiquer. Quand on numérise, on collecte différemment. » Le numérique, plutôt que de transformer le métier, lui ajoute une nouvelle dimension.

Parce que même la formation des bibliothécaires évolue

Celle-ci est intégrée dès la formation des bibliothécaires 2.0. Pour Nathalie Marcerou-Ramel, directrice des études et des stages de l’Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (Enssib), le numérique, « ce n’est pas une technique ou un ensemble d’outil qu’on va plaquer sur un fonctionnement existant, cela traverse tous les services et les bouleverse ».

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Ainsi, sur le volet éducatif, « des réflexions sont en cours » pour les cours soient mieux adaptés à cet environnement numérique. Attention, il ne faut pas pour autant penser que la profession a un train de retard. « Dans les contenus, cela fait 20 ans que nous avons mis du numérique dans nos formations. Au début c’était des cours sur le monde du web », illustre-t-elle. D’autres thématiques sont aujourd’hui abordées, comme certains programmes sur le « data mining [exploration de données] ou le knowledge management [gestion des connaissances] ».

Parce que le numérique c’est un style de vie

Pourtant, si la profession demeure plutôt dans la réaction que dans l’impulsion, ce n’est pas pour rien. La directrice des études de l’Enssib met le doigt dessus : « il est difficile de savoir comment certaines technologies vont évoluer. Quand une technologie arrive, est-ce qu’elle va s’implanter ? ». Pour le numérique, la question se pose. Après tout le livre numérique en lui-même est loin d’être le raz-de-marée annoncé. D’après une étude réalisée en mars 2015 par Ipsos pour leCentre national du livre, seuls 19 % des Français avaient lu un livre numérique au cours des 12 derniers mois.

Se contenter de numériser et proposer des livres numériques n’aurait pas suffi à préserver la pertinence des bibliothèques. C’est en tout cas ce que pense Luigi Failla, chercheur associé au laboratoire architecture, cultures, sociétés, de l’école nationale supérieure d’architecture Paris-Malaquais.

D’après le chercheur et architecte, « l’évolution est plus globale. » Cette mutation correspond à ce qu’il appelle « l’app-centrisme », le fait que la société « fasse tout avec un téléphone ». Une tendance pour lui responsable d’un « changement de style de vie qui impacte l’espace public et l’architecture de manière bien plus profonde que les seuls changements observés dans les bibliothèques ». A l’en croire, les musées par exemple, ou les gares seraient aussi touchées.

Parce que les bibliothèques sont devenues des lieux de sociabilité

Quant à nos bibliothèques, Luigi Failla estime qu’elles « sont aujourd’hui utilisées d’abord parce qu’elles offrent un espace partagé, libre, où la mixité sociale et culturelle est favorisée, plutôt que pour un besoin documentaire. On va en bibliothèque pour bénéficier d’abord des espaces puis des contenus culturels ».

Forcément, cela se ressent dans l’architecture. « La bibliothèque des années 1980 était plus fonctionnaliste. » Les espaces thématiques « étaient apposés l’un à côté de l’autre avec une vraie séparation. » A l’inverse, les bibliothèques conçues aujourd’hui font plutôt la part belle aux « open spaces, des espaces flexibles qui représentent l’élasticité des comportements des citoyens ».

Pour survivre, les bibliothèques ont dû s’adapter à la société et s’emparer des outils du numérique. C’est ce qui permet aujourd’hui à Nathalie Marcerou-Ramel d’assurer qu’« il est rare qu’un médium tue l’autre ». Comprendre que les bibliothèques physiques ont toujours une place bien physique à occuper dans la société. Ce n’est pas le livre de leur histoire qui se referme, mais plutôt un nouveau chapitre qui s’écrit.

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