Mais au fait, les liseuses sont-elles si écolos que ça?

LIVRES Plutôt que d’alourdir votre sac de bouquins, vous pourriez être tentés de vous munir d’une liseuse électronique. C’est pratique et en plus c’est écologique, paraît-il. « 20 Minutes » s’est penché sur son cas…

Thomas Weill

— 

Le Kindle d'Amazon, une liseuse qui cartonne toujours.
Le Kindle d'Amazon, une liseuse qui cartonne toujours. — Kathy Willens / AP / Sipa

Constat initial : tout objet manufacturé a un impact écologique, et une liseuse ne fait bien sûr pas exception à la règle. D’après Françoise Berthoud, ingénieure de recherche en informatique spécialisée dans l’impact des technologies de l’information et de la communication (TIC) sur l’environnement et directrice du groupe de recherche du CNRS EcoInfo, l’empreinte environnementale la plus forte a lieu au moment de l’extraction des nombreux métaux composant la carte électronique. « Le premier problème est la déplétion [épuisement des gisements] des métaux non renouvelables que l’on extrait du sol. Des problématiques importantes de pollution des sols, de l’eau et de l’air se posent aussi au moment de l’extraction. »

>> A lire aussi : Livre numérique: On s'équipe pour les vacances ou jamais?

La chercheuse évoque aussi « le transport du site de production jusqu’au site de vente et jusqu’au destinataire final » comme ayant un impact non négligeable sur l’environnement. Coût écologique supplémentaire, les liseuses occasionnent des dépenses d’énergie (modérées) pendant leur utilisation, comme lors des recharges à intervalle régulier des liseuses. L’enquête se corse lorsque Ronald Blunden, directeur de la communication de Hachette Livre, évoque les « datas centers par lesquels transitent les livres ebook », des centres de données « extrêmement gourmands en énergie ».

Combien de livres pour une liseuse ?

Vous l’aurez compris, l’estimation exacte du bilan carbone d’une liseuse reste complexe. Pas facile de jouer les inspecteurs écologiques. Françoise Berthoud met en cause la « grosse difficulté pour obtenir des données pour savoir combien fabriquer une liseuse consomme d’énergie. Les constructeurs s’abritent derrière le secret industriel, et en général ce n’est pas un seul fabriquant fabricant qui produit tout ». Deux études contradictoires s’y essaient pourtant, afin d’établir une équivalence entre livres et liseuses.

En 2009, l’institut américain Cleantech a déterminé que le bilan carbone d’un livre s’élevait à 7,5 kg équivalent carbone, contre 168 pour une liseuse. Cela voudrait dire qu’il suffirait de lire 22,5 livres sur une liseuse pour que le bilan carbone soit plus avantageux. A l’inverse, l’institut Carbone 4, dans une étude de 2011, se base sur la première génération de liseuses Sony, et leur attribue la mauvaise note écologique de 235 kg équivalent carbone, là où le livre papier n’en pèserait selon eux que 1,3. Dès lors, il ne s’agirait plus de 22 bouquins, mais 180 pour atteindre une empreinte écologique équivalente. Comment peuvent s’expliquer ces différences ?

>> A lire aussi : USA: les ventes de livres numériques dévissent, en apparence

Des bouquins plus ou moins bio

Premièrement, l’étude Cleantech a été réalisée pour le compte d’Amazon, le papa du Kindle. Appelez ça une intuition, mais notre petit doigt nous dit qu’il serait donc légitime de s’interroger sur le résultat plutôt favorable aux liseuses. En outre, Ronald Blunden estime que « les bouquins américains pèsent plus lourd pour l’environnement, ce sont des ouvrages cartonnés sur du papier de très grande qualité, et les distances aux Etats-Unis sont beaucoup plus grandes. Or le transport rentre dans le calcul de l’empreinte carbone ».

Quant au livre, on pourrait penser que ce serait plus simple d’estimer son coût écologique. Après tout, l’imprimerie a été inventée au 15e siècle, nous avons quelques centaines d’années de recul sur la production des bouquins. Eh bien non ! Des initiatives dans le domaine du livre brouillent encore plus les pistes. D’après Ronald Blunden, « 88 % du papier utilisé en France pour imprimer des livres est certifié, c’est-à-dire qu’il provient de forêts exploitées de façon durable ».

>> A lire aussi : L’auto-édition, un nouveau tremplin vers le livre papier

Certains éditeurs indépendants se sont aussi regroupés pour défendre une vision plus verte du travail d’édition. Yves Michel par exemple, directeur d’une maison d’édition éponyme, fait partie du groupe Les éditeurs écolo-compatibles (Leseec). Leur motto : « fabriquer au moins 80 % de notre production dans un rayon de 600 km, sur du papier recyclé ou labellisé, et donner une fin de vie honorable aux livres, en les offrant à des bibliothèques ou à des associations plutôt que de pilonner », énumère Yves Michel. La liste des personnes impliquées dans l’enquête s’allonge.

De quatre à soixante ans

Face à ce fouillis de chiffres et d’études, Ronald Blunden coupe la poire en deux : « Il faut lire une soixantaine d’ouvrages sur liseuse pour avoir un bilan carbone comparable à autant de livres imprimés. » Michaël Dahan, président-directeur-général de l’entreprise de fabrication de liseuses Bookeen, évoque le même ordre de grandeur. Les informations se recoupent, notre investigation progresse.

D’après une étude Ifop pour Dimanche Ouest France, parue en mars 2016, 55 % des Français lisent entre un et neuf livres par an. Il leur faudrait donc de 6,7 ans, pour les plus gros lecteurs, à 60 ans pour rentabiliser une liseuse d’un point de vue écologique. Pour les Français qui lisent encore plus, comme les 17 % qui lisent au moins quinze livres par an, il suffira de quatre ans ou moins pour qu’une liseuse soit écologiquement avantageuse.

 

Une photo publiée par Diogo S & A (@ddiogo_sa) le 3 Nov. 2016 à 14h02 PDT

Evaluer la durée de vie

Mais une liseuse dure-t-elle aussi longtemps ? A cet égard, les avis divergent. Pour Ronald Blunden, « un objet connecté, quel qu’il soit, a une durée de vie extrêmement courte. Les gens changent leur Kindle tous les deux ans ». La faute à « l’obsolescence programmée » des fichiers numériques, « cloisonnés entre les générations ». A l’inverse, un livre aurait « une durée de vie moyenne de dix ans avant destruction de manière arbitraire ». Une fois encore, la directrice d’EcoInfo apporte de la nuance. Elle parle d’« obsolescence systémique » plutôt que programmée, puisque ce ne sont pas les matériaux en eux-mêmes qui font défaut, mais plutôt « un nouveau système plus performant qui va attirer les gens, et faire que les éditeurs vont s’aligner ». Vous y comprenez quelque chose, vous ? Nous non plus.

Une nouvelle voix s’ajoute à la discorde en la personne de Michaël Dahan, visiblement pas d’accord. « Une liseuse est gardée très longtemps, à la fois parce que le produit est technologiquement assez simple, et parce qu’il n’évolue pas. » Le PDG de Bookeen évoque encore une tendance à « des produits de plus en plus résistants. Nos clients ont un vrai attachement à l’objet liseuse et nous en tenons compte ». L’entreprise a en outre développé « une couverture solaire » qui permet de « recharger la liseuse sans avoir besoin de la brancher ». De quoi au moins limiter l’énergie dépensée pour recharger l’appareil.

>> A lire aussi : Goncourt: Leïla Slimani primée pour «Chanson douce»

Malgré ces efforts, on dirait bien que l’empreinte écologique d’une liseuse met du temps à s’amortir, notamment à cause de la question non élucidée du recyclage des produits électroniques. Si vous êtes un petit lecteur écolo, mieux vaut donc ne pas investir dans une liseuse, et de vous contenter d’acheter un bon vieux bouquin papier. Fin de l’enquête, tout est dit !