«Dans la peau d'un thug»: «On est prêt à affronter le monde»

ILS POSENT CA LA Découverte grâce à ses chroniques sur Facebook, Nargesse Bibimoune retrouve son héros, « You », pour parler du handicap en banlieue…

Nargesse Bibimoune

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Illustration d'un enfant sur une balançoire.
Illustration d'un enfant sur une balançoire. — Sipa

Nargesse Bibimoune est l’auteure de Dans la peau d’un Thug, paru chez IS Editions en 2013. Originaire de la banlieue lyonnaise, elle a été repérée grâce à ses chroniques sur Facebook, véritable phénomène chez les jeunes. Elle nous offre en exclusivité un extrait de son prochain livre, la suite des péripéties de « You ».

Chronique des quartiers

« Je sens la main de mon fils pressé mon doigt, doucement. Je le regarde et le monde s’arrête. Je mets ma main sur son visage en le secouant doucement. Il se met à rire en penchant sa tête sur le côté comme Aria.

- Regarde Aria, il a les mêmes tocs chelous que toi.

Elle me bouscule gentiment et file le prendre en lui parlant avec cette voix niaise que tous les parents emploient face à leur marmaille. Elle caresse doucement la tête de mon fils en souriant.

Mon fils, ma vie, ma lumière, mon ange… Ne sera jamais accepté dans ce monde de bâtard. Ce monde qui décide d’exclure ceux qui n’entrent pas dans leur norme, qui pointe du doigt, qui dévisage, qui se moque de la différence. Je ferai la guerre au monde pour qu’il ait la paix. Cette phrase me hante chaque jour de ma vie. Chaque seconde, même. Le lien paradoxal entre ces deux mots : faire la guerre pour sa paix, ce sera l’histoire de ma vie.

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« Mon fils eu la chance d’être élevé au rang des êtres purs, des êtres incapables de commettre le moindre mal »

Des larmes furtives apparaissent dans le regard de ma femme. Je lis en elle les tourments d’une mère qui pense à l’avenir difficile de son enfant.

Pourtant quand Mokhtar est né, nous étions les parents les plus heureux du monde. C’est face aux médecins et infirmières aux airs désolés, face aux regards cruels qui dévisagent plus qu’ils n’envisagent, que l’on s’est rendu compte de la dégueulasserie du monde.

Mon fils est né avec un chromosome en plus. Il a eu la chance d’être élevé au rang des êtres purs, des êtres incapables de commettre le moindre mal. Je me souviens être entré dans la pièce et d’avoir vu ma femme le visage baigné de larmes de joie, le sourire aux lèvres. « Dieu nous a honorés mon amour, on a mis au monde un ange, on a mis au monde un bout du paradis ». Je ne comprenais pas totalement la portée de ses mots. Je me suis contenté de prendre mon fils dans mes bras pour le serrer fort contre moi. Je l’ai aimé à la seconde où nos peaux ont été en contact.

Puis la vague de médecins est venue à nous ; d’abord il y a eu l’assistante sociale. Elle nous a demandé si nous étions aptes à le garder. Aria s’est mise à lui hurler dessus, je n’ai jamais vu ma femme aussi furax. J’étais outré et fier à la fois. Voir la lionne qui sommeillait en elle enfin se réveiller, prête à tout pour protéger sa progéniture.

Après la mise à l’amende de la première, une psychologue a été contactée. Du haut de toute sa condescendance, elle a commencé par nous demander si nous parlions français. Ouais, parce que forcement, tu vois, des gens au faciès cramé, ils sont forcément analphabètes, sales, cons. Elle nous a ensuite sorti une phrase que je n’oublierai jamais :

« Je crois Monsieur, et Madame Bekri, que vous n’avez pas idée de la gravité de la trisomie, vous réagissez comme si votre enfant était normal, il faut que vous ayez conscience de tout ce que cela implique ».

«On a subi cette putain de différence toute notre vie »

Je ne remercierai jamais assez cette psychologue. Elle m’a fait prendre conscience non pas de la gravité de la maladie de mon fils, mais plutôt de l’horreur qui nous entoure.

Mais on est prêts, wallah, on est prêt à affronter le monde pour notre bout de chou. Aria a choisi son blase en hommage à Mokhtar el Thakafi, le guerrier pour la justice du petit-fils du Prophète. Elle voulait que notre fils s’inspire de son chemin, face à un monde d’injustice, il a montré qu’il n’est jamais trop tard pour se battre. Et nous nous battrons pour que mon fils, et toutes les personnes jugées « anormales » ne soient plus stigmatisés.

On a subi trop de discrimination depuis notre naissance, on sait ce que c’est d’être noirs, arabes, pauvres, issus d’un quartier, muslim, fils d’ouvriers, précaires… On sait ce que c’est de vivre le contrôle au faciès par les hnouch, la condescendance des services sociaux, le refus constant pour un taff, les remarques racistes, sous couvert d’humour, la justification constante de ce qu’on est. On a vu nos parents se soumettre, s’abaisser à faire le sous travail, pour qu’on puisse s’en sortir. On a subi cette putain de différence toute notre vie. Mais aujourd’hui pour Mokhtar, on se battra pour que le monde lui accorde le respect que nous n’avons pas eu. »