Alain Mabanckou: «Mon roman "Petit Piment" est un hymne à la femme africaine et à son courage»

RENTRÉE LITTÉRAIRE L’écrivain franco-congolais revient pour « 20 Minutes » sur son dernier livre, la place des Noirs en France, la littérature africaine et Nadine Morano…

Propos recueillis par Joel Metreau

— 

L'écrivain Alain Mabanckou, à Paris, le 6 juillet 2015.
L'écrivain Alain Mabanckou, à Paris, le 6 juillet 2015. — AFP PHOTO / JOEL SAGET

Son Petit Piment (Seuil, 18,50€), récit enlevé, drôle et doux-amer, figure parmi la liste des quinze romans présélectionnés pour le Goncourt. Et Alain Mabanckou a déjà obtenu le Renaudot en 2006 pour Mémoires de porc-épic. Cette année, l’écrivain franco-congolais de 49 ans a aussi fait partie des dix auteurs sélectionnés par le Man Booker International Prize. 20 Minutes l’a rencontré.

Quel a été le point de départ de l’écriture de «Petit Piment», qui est aussi le surnom du héros ?

Je voulais scruter certains problèmes du continent africain à travers des histoires du quotidien, en particulier l’itinéraire d’un petit enfant au destin chaotique. Il va voir arriver les idéologies occidentales, le socialisme, le communisme, ainsi que la dictature. Je voulais montrer comment cette enfance est abandonnée à elle-même avec l’irresponsabilité du père, devenu plus crapuleux que jamais. Les pères font des enfants, qu’ils abandonnent. Et qui s’en occupe ? C’est la femme. A travers mon livre, quelques femmes symbolisent ce rôle d’éducatrice.

L’infirmière d’un orphelinat, la tenancière d’une maison close, ce sont de beaux personnages…

J’ai peut-être redonné à la femme sa place importante dans la société africaine. Un enfant, d’où qu’il vienne, est considéré comme l’enfant de toutes les femmes… Le roman Petit Piment devient un hymne à la femme africaine, à son courage, à son regard et à son désir de ne pas laisser cette jeunesse à la traîne.

Pourquoi embrasser la société africaine à travers le regard d’un enfant ?

Parce qu’en général il symbolise l’innocence et qu’on a toujours un problème de manque de développement en Afrique à cause de la négligence que nous infligeons à l’enfance. C’est parfois la période la plus capitale pour un individu. S’il n’est pas éduqué de manière ouverte, cela crée une frustration, l’itinéraire de Petit Piment le démontre. Parce que cet itinéraire a été en dents de scie, quand il a l’âge adulte il va chercher à se venger contre le poids de ce carcan.

Pourquoi le marché est-il un des lieux de l’action ?

Car ce n’est pas seulement le lieu où on vend des aliments. Quand les commerçants ont plié leurs marchandises, dans la conception des Africains du Congo, la nuit se passe un commerce invisible que ne peuvent voir seulement ceux qui ont quatre yeux. De ce fait, pour moi, c’est aussi le lieu où les enfants abandonnés vont s’abriter. La nuit, c’est le repaire des bandits, mais aussi des esprits.

Vous habitez à Los Angeles, où vous enseignez la littérature francophone. Quel regard portez-vous sur la France ?

Le fait d’habiter aux Etats-Unis donne une vision très multiculturelle des relations humaines. Quand on voit qu’aujourd’hui en France, qui était l’asile des Noirs américains dans les années 1920 et 1930 fuyant la ségrégation raciale, des femmes politiques expriment une théorie de l’époque de Hegel. Ce que dit Nadine Morano est dans la ligne droite de ce qu’avait dit Sarkozy sur l’homme africain « pas assez entré dans l’histoire ». Voir une femme qui a occupé des fonctions ministérielles enfreindre l’article un de la Constitution française... (Il s'interrompt) Il faut sanctionner. Cette femme devrait être inéligible.

Le « discours de Dakar » de Sarkozy vous reste encore en travers de la gorge ?

C’est un recul. Regardez aujourd’hui qui sont les ambassadeurs de la culture française, la fameuse culture « judéo-chrétienne et blanche », c’est nous les autres, les basanés, les « nègres » ! Edouard Glissant [décédé en 2011], Maryse Condé, Patrick Chamoiseau… Et à l’Académie française, voyez Amin Maalouf, Dany Laferrière… La République française a aussi eu des dirigeants noirs : Monnerville, Senghor, Houphouët-Boigny…

Que représente Edouard Glissant pour vous ?

C’était le plus grand écrivain antillais francophone. Il a écrit que pour se comprendre soi-même, il faut regarder l’autre. La relation envers l’autre nous définit, pas la race, ni la couleur, ni la religion… Les nations les reculées et les plus faibles au monde sont celles qui se renferment et se définissent par le sang.

Etes-vous attentif à la littérature africaine ?

Je suis de très près. Elle est devenue à l’image du monde : éclatée. Dans les années 1960, il fallait écrire au nom d’une voix collective ou sur les grandes idéologies : la négritude, le panafricanisme, l’invasion de l’impérialisme, les dictatures… Les années 2000 sont les années de la description du sujet post-colonial.

Et c’est aussi une littérature de la diaspora...

Oui, elle montre que l’Afrique n’est plus seulement sur le continent africain. Pour comprendre l’Afrique, il faut désormais rechercher toutes les petites mottes d’Afrique dispersées dans le monde. Avant, littérature africaine voulait dire « Je revendique mes racines », aujourd’hui ce n’est pas seulement les racines, mais le tronc et ses feuilles éparpillées par le vent.