"Sois patient" de Ana María Shua chez Folies d'encre (Montreuil, France)

en partenariat avec 20minutes.fr

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Sois patient
Sois patient — Le choix des libraires

Résumé

...«L'infirmière leva la main pour réclamer le silence. Tous se turent avec une surprenante rapidité. On pouvait entendre le sifflement de la bouilloire sur le réchaud. La jeune femme sortit de la poche de sa blouse un paquet de bonbons acidulés, levant le bras aussi haut que possible pour que tout le monde puisse le voir. Son geste déclencha une euphorie immédiate. Les malades applaudirent bruyamment en criant des vivas. Toutes les infirmières ne devaient pas être aussi populaires en salle commune, Je soupçonnai que sa silhouette, notablement rebondie dans la partie inférieure de l'abdomen, devait y être pour quelque chose.
Totalement indifférente à mon sort, elle commença la distribution. Tous tendaient leurs mains pour recevoir la friandise ou l'intercepter au passage, mais elle devait connaître sur le bout des doigts l'état clinique de chacun, vu qu'elle donnait un bonbon à certains, se contentant de claquer dans la main des autres. J'interprétai ce geste de sympathie comme un souci louable de veiller sur la santé des patients. L'espace pour se mouvoir étant étroit, il lui fallait enjamber certains malades pour en atteindre d'autres. La souplesse de ses mouvements dénotait une longue pratique de l'exercice. Elle donna deux bonbons au grand type, ce qui me sembla justifié vu la taille du bonhomme, en dépit de nombreuses protestations. Le moustachu tenta de lui pincer les fesses alors qu'elle bondissait sur son lit, geste qu'elle esquiva avec une maestria qui forçait l'admiration.»

«Sois Patient» fait partie des livres considérés comme des critiques directes de la dictature argentine (1976-1983). Mais cette critique est ici exprimée par le rire (jaune), l'humour (noir), l'absurde (kafkaïen) : un homme rentre à l'hôpital. En sortira t'il ? L'oeuvre d'Ana Maria Shua dépasse le temps de la dictature, elle dit notre société...

«Comme personne ne voulait du foie, l'interne a eu la permission à l'embarquer, pour en faire cadeau à sa maman qui le transformera en un dé-li-cieux (il porte les doigts à ses lèvres) pâté au cognac. De la poche ventrale du tablier, il extrait un sac plastique sanguinolent dans lequel flotte, effectivement, un foie hypertrophié. Aimable, il s'offre de m'apporter un morceau de pâté à sa prochaine visite. Mon merci. Je n'aime pas le cognac.»

Ana María Shua est née à Buenos Aires en 1951. Elle exerce différents métiers, publicitaire, journaliste, scénariste pour le théâtre et le cinéma. En 1976, sous la dictature militaire, elle prend le chemin de l'exil et s'installe à Paris. Elle devient la correspondante d'une revue espagnole du groupe Cambio 16. De retour en Argentine, ses premiers romans, Soy paciente et Los amores de Laurita sont célébrés par la critique et font l'objet d'adaptations au cinéma. Éditée aux États-Unis, en Espagne et en Allemagne, son oeuvre comprend plus de trente ouvrages, romans, livres de jeunesse, essais. La muerte como efecto secundario, son premier roman édité en français (par les éditions Folies d'encre), est considéré par l'Académie des Lettres d'Espagne comme l'un des cents meilleurs romans contemporains de langue espagnole.

La revue de presse : Macha Séry - Le Monde du 20 mars 2014

L'état civil de l'individu décrivant ses déboires dans Sois patient nous est inconnu. On ignore également le mal dont il souffre et qui nécessite une hospitalisation de courte durée pour quelques examens de routine. On ne connaît pas même les symptômes de sa pathologie, hormis de rares malaises qui ressemblent fort à des crises de panique. Qu'importe. L'essentiel est ailleurs, dans le processus par lequel un individu, broyé par un système bureaucratique, passe de la méfiance à la soumission, après avoir été dépossédé de tout : emploi, appartement, affaires personnelles. Bientôt ne restera plus qu'un homme en pyjama, résigné à ne plus chercher une quelconque signification dans ce qui lui arrive. Soit une défaite de l'esprit critique ; la victoire d'un régime, régi par d'inintelligibles règles, sur un individu...
Ana Maria Shua met de la légèreté dans la noirceur, de l'humour noir dans la satire, du grotesque dans l'absurde...
Adaptée au cinéma par Rodolfo Corral en 1986, cette odyssée sédentaire d'un individu en quête de sens est un livre majeur, enfin à découvrir.

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