Sorti de rien
Sorti de rien — Le choix des libraires

Livres

"Sorti de rien" de Irène Frain chez Seuil (Paris, France)

Résumé

Un jour, un journaliste m'interpelle : «Vous qui êtes sortie de rien...»
Quel rien ? La misère qui fut celle de mon père ?
Je retourne en Bretagne. Le fil du passé n'est pas encore rompu, les gens se souviennent, un monde stupéfiant ressuscite, un lignage archaïque dont j'ignorais l'existence, rudesse et merveilles, austérité et truculence, cocasserie, poésie. L'esprit même de mon père, l'humilié qui ne plia jamais devant l'adversité.
Une colère ancestrale prend alors la parole et me dicte, sans me laisser d'issue :
«Cherche donc ce qu'il fut, ce Rien dont tu es la fille. Et dis-le.»

Je m'incline, je croise ce passé avec ce qu'il me reste de mon père : la légende familiale, ses récits, ses carnets, toutes ces lettres qu'il écrivit lorsqu'il était prisonnier des nazis. Des énigmes s'expliquent, des secrets se dévoilent. Oui, mon histoire - jusqu'à mon prénom - est bien fille de la sienne : le combat d'un Breton «sorti de rien». Combien sont-ils encore, sur la planète, à vouloir sauver comme lui le seul trésor qui vaille : la dignité ?

Irène Frain est écrivain. Parmi ses romans : Le Nabab (Lattès, 1982), Secret de famille (Lattes, 1989), Devi (Fayard/ Lattès, 1993), L'Homme fatal (Fayard, 1995), Les Naufragés de l'île Tromelin (Michel Lafon, 2009).

Courrier des auteurs le 06/11/2013

1) Qui êtes-vous ? !
Un écrivain. Une Bretonne. La fille d'un homme qui, né dans la pauvreté la plus absolue, eut foi jusqu'au bout dans la puissance des mots, et se construisit grâce aux livres.

2) Quel est le thème central de ce livre ?
Un récit des origines, au coeur de la Bretagne la plus secrète, autour de la figure de mon père, l'humilié qui ne céda jamais devant l'adversité.
Et la transmission de ses secrets, via l'amour qui nous unissait.

3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
"Cherche donc ce qu'il fut, ce Rien dont tu es la fille. Et dis-le."

4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Une de ces mélodies d'Alan Stivell qui vous subjuguent de leur poésie, en même temps qu'elles vous donnent espoir et foi dans la vie.

5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
L'envie de vaincre l'adversité qui animait mon père.
Sa manière de s'y prendre : sans jamais se plaindre, ni renier sa dignité ou sa conscience.
Le "kit de survie" qui m'a ainsi laissé.
Et la fière poésie de son pays pierreux et forestier de Bretagne centrale.

6) Avez-vous des rituels d'écrivain ? (Choix du lieu, de l'horaire, d'une musique de fond) ?
Je n'ai pas besoin de rituels. Je peux écrire partout, et n'importe quand. Je me réveille spontanément très tôt, souvent vers quatre ou cinq heures du matin, habitée par un sentiment d'urgence absolue. Ensuite, il m'arrive d'écrire pendant des heures sans relever la tête. J'ai en partie écrit " Sorti de rien" dans des trains, TGV ou autres. Je me revois ainsi commencer un chapitre à la Gare Montparnasse et ne refermer mon ordinateur qu'à l'annonce de la gare de Lorient ou de Quimper...Éteindre en urgence l'ordinateur, puis descendre précipitamment du train fut donc le seul rituel pendant l'écriture de ce livre !

7) Comment vous vient l'inspiration ?
Votre question tombe très à propos car les premiers chapitres de " Sorti de rien" décrivent précisément comment me vient l'inspiration. D'abord, un élément déclencheur - en l'occurrence une humiliation touchant à mes origines sociales. Tétanisée, je veux comprendre ce qu'étaient au juste ces origines. Je me rends en Bretagne dans le village où est né mon père. Les gens parlent Commence alors une enquête. Ou plutôt une quête, au sens médiéval du terme.
Pour tous mes livres, le processus a été le même. Le sujet s'impose à moi comme un coup de foudre : je sais que c'est lui, pas un autre. Ensuite, je vais sur les lieux où se passera mon livre - même quand le sujet est purement imaginaire. J'adore questionner les lieux et ceux qui les connaissent, les habitent.
Dans ce questionnement, je suis double. D'un côté, je mène une enquête rationnelle, méthodique, jalonnée de prises de notes. Et de l'autre, je m'abandonne à mes émotions, je me laisse imprégner par ce que je sens et vois. Je flâne beaucoup dans ces moments-là. Cela peut même aller jusqu'à l'errance.
Ce chemin initiatique ne s'arrête pas quand j'ai quitté les lieux et les gens, loin de là. Ecrire, c'est toujours la mise au jour d'un secret ; et l'inspiration, le surgissement subit de ce secret, de cette vérité qui n'arrivait pas à se frayer un chemin vers le jour. Une sorte de Graal caché au fond de la forêt de la vie...
Je suis bien sûr très exaltée quand mes mots parviennent à faire éclater cette vérité. C'est sans doute cette exaltation qu'on nomme " inspiration". Mais avant d'y arriver, que la route est dure !

8) Comment l'écriture est-elle entrée dans votre vie ? Vous êtes-vous dit enfant ou adolescente «un jour j'écrirai des livres» ?
Oui, l'idée m'en a traversée. Mais je vivais dans un milieu où la notion de survie était centrale. Il fallait travailler à l'école pour exercer un métier sûr à l'âge adulte. Mes parent étaient tous les deux très doués pour les études, et avaient été cruellement retirés de l'école pour ne rien coûter à leurs parents. Ils avaient un respect religieux pour les livres, qu'ils considéraient comme un passeport pour la survie. " Quand on lit, on sait. Quand on sait, on peut."
Un jour, en 6ème, à la demande d'une prof de français, j'ai écrit un poème. Elle l'a ensuite lu devant toute la classe et s'est moquée de moi. Ca m'a écoeurée, dégoûtée, d'être ainsi piégée.
Je pense malgré tout que l'écriture était une grande nécessité intérieure car peu de temps après, j'ai écrit une nouvelle. Son sujet : une grande panne d'électricité qui venait de se passer à New York. J'ai montré ce texte à une amie qui l'a trouvée formidable. Elle l'a passée à sa famille qui a été du même avis. Ces gens me l'ont dit. Le problème, c'est que je vivais dans la terreur que quelqu'un de ma propre famille tombe là-dessus. Je craignais d'être moquée pra mes soeurs et ma mère, comme je l'avais été par ma prof. J'ignorais à l'époque que mon père avait fait des tentatives d'écriture pendant la guerre, il l'avait soigneusement caché. Maintenant que j'ai lu sa correspondance et ses carnets pour écrire " Sorti de rien", je suis certaine qu'il m'aurait encouragée.
Donc je me sentais très seule. Et très intriguée par le processus de l'écriture. Je n'arrêtais pas de me demander : " Comment les écrivains parviennent-ils à écrire tellement de pages ? Un livre, c'est tellement plus long que les rédactions qu'on me donne à l'école ! Et comment construire une intrigue ? "J'avais déjà compris que cela ne s'enseignait pas, qu'il fallait se lancer.
Je me suis donc essayée à écrire un livre dans le genre" Club des Cinq". Au grenier, en secret, sur un petit carnet. A la onzième page - je m'en souviens encore ! - je me suis arrêtée, complètement découragée. Puis je me suis dit : " Bon, c'est hors de ma portée, je vais me contenter de lire les livres des autres, c'est déjà tellement de bonheur !" Et je suis retournée dévaliser la bibliothèque municipale de Lorient.
Des années plus tard, devenue écrivain, je me suis aperçue que les gens qui veulent écrire se posent toujours les deux mêmes questions que moi lorsque j'étais gamine...

9) Vous souvenez-vous de vos premiers chocs littéraires (en tant que lectrice) ?
Alice au Pays des Merveilles, de Lewis Caroll : j'étais une petite fille très imaginative, pleine de fantaisie, voire loufoque. J'ai été servie ! Et L'Odyssée d'Homère, ce qui n'a rien d'étonnant : je vivais au bord de la mer.

10) Savez-vous à quoi servent les écrivains ? !
Ils tentent, en se servant des mots, de trouver un peu de sens à leur vie. Et quand leur livre est réussi, les lecteurs y trouvent à leur tour de quoi donner un peu de sens à leur propre vie.

11) Quelle place tiennent les librairies dans votre vie ?
Un lieu de flâneries, de fouinages, de découvertes, d'emballements, de coups de foudre livresques...Un coeur battant, tout en émotions et curiosité. Une île de calme, de pause, de vie, de vraie vie !

La revue de presse : Bernard Pivot - Le Journal du DImanche du 3 novembre 2013

La romancière du Nabab, de Devi, de L'Homme fatal, etc., s'est lancée à la conquête de ses origines. Exploratrice de greniers, de livres et de correspondances privées, enquêteuse sur le terrain, intervieweuse de témoins ou de leurs descendants, fouineuse de secrets, elle a écrit un très beau livre de mémoire, de lumière et d'amour filial, Sorti de rien. Tout compte fait, à ce journaliste pas bien finaud, elle peut maintenant montrer de la gratitude...
Sorti de rien est aussi un portrait de la Bretagne de la première moitié du siècle dernier. Les Blancs, parti des curés, et les Rouges, parti des ouvriers. Le peuple des forêts : bardes, ermites, errants, lépreux. Les colères de la nature, les rochers du diable, les esprits qu'on va visiter. Ces hommes qui savent tout des cadastres d'hier et d'aujourd'hui. Lorient sauvagement bombardé...

Retrouvez la fiche complète sur le choix des libraires